Le statut de l’anarchisme comme tendance politique est paradoxal. D’un côté, les organisations anarchistes à proprement parler sont plus marginales qu’elles ne l’ont jamais été, avec quelques milliers d’adhérents tout au plus à l’échelle du pays. De l’autre les idées anarchistes et spontanéistes sont toujours très présentes dans la jeunesse et dans le mouvement ouvrier.
L’impact de ces idées diffuses se fait sentir dans chaque grève, dans chaque mouvement. La méfiance envers les partis, le refus de l’organisation et du principe d’élection sont des tendances qui reviennent systématiquement dans les luttes, et qui ont un impact négatif beaucoup plus important que les écrits de Bakounine et de Joseph Proudhon.
Toutefois, pour comprendre ce qui oppose le marxisme et l’anarchisme aujourd’hui, nous sommes obligés de traiter ces deux tendances, sa forme organisée comme les préjugés spontanéistes ou anarchisants que nos camarades rencontrent au quotidien.
L’origine de l’anarchisme
Les idées anarchistes émergent dans la première moitié du XIXe siècle.Elles sont associées aux noms de Joseph Proudhon, qui sera le premier théoricien à s’en réclamer, et de Bakounine, qui luttera contre Marx et Engels au sein de la Première Internationale.
Comme toute doctrine politique, l’anarchisme a une origine matérielle, des conditions historiques qui ont provoqué son apparition. Comme toutes les idéologies, l’anarchisme reflète le point de vue de classes déterminées, pour ce dernier, les artisans et paysans, alors majoritaires dans la population active, écrasés par le poids économique de l’industrie et de la grande bourgeoisie.
C’est ce qu’on appelle la petite-bourgeoisie, qui possède ses moyens de production mais subit en permanence la domination des gros possesseurs de capitaux, qu’elle peine à concurrencer. L’anarchisme, à l’origine, naît donc comme une expression de la lutte des petites classes possédantes des villes et des campagnes contre l’oppression du grand capital. C’est la raison pour laquelle, en Angleterre, les tendances anarchistes – qui ne portaient pas encore ce nom – sont apparues en premier, elles ont rapidement perdu du terrain face au développement des syndicats et des partis ouvriers.
L’anarchisme a surtout prospéré dans des pays comme la France, l’Espagne, la Suisse ou la Russie, où ses conditions historiques subsistèrent bien plus longtemps. Il suffit de voir qu’au milieu du XIXe siècle, la France comptait encore plus de 80 % de paysans, qui ne deviendront minoritaires qu’à partir des années 1930. Dans la Première Internationale, le bastion des anarchistes était le canton de Genève. Son dirigeant, Bakounine, venait de Russie où la population rurale était encore plus écrasante et où la féodalité n’était pas encore tout à fait abolie. Mais dès que les premières usines, et avec elles la première classe ouvrière, furent introduites en Russie à la fin du XIXe siècle, le mouvement anarchiste écrasant jusqu’alors dépérit face à la montée du marxisme.
Le cas de la Russie illustre bien la place de l’anarchisme dans la lutte des classes. Ici, il naît de l’impuissance des intellectuels et de la petite-bourgeoisie face au régime tsariste. Maudissant les masses qui restent passive face à ce régime tyrannique, les anarchistes se tournent vers le terrorisme et la propagande par le fait pour tenter de « réveiller » la paysannerie. Comme toujours, ces méthodes finissent par agir comme un repoussoir pour les masses. Finalement, les anarchistes russes réussissent leur coup et parviennent à assassiner le tsar Alexandre II. Mais, loin de provoquer une réaction positive dans la paysannerie, cet événement donnera surtout au régime russe une occasion de réprimer et d’annihiler les organisations anarchistes. Si par la suite le marxisme supplante l’anarchisme en Russie, c’est justement parce qu’il s’appuie sur la jeune classe ouvrière, et non plus sur la paysannerie semi-féodale. Grâce à sa puissance économique et son potentiel révolutionnaire, le développement du prolétariat russe donne enfin une alternative aux actes héroïques individuels et au terrorisme empreint de désespoir de la période précédente.
On le voit, l’anarchisme comme tendance politique est entièrement lié à l’existence et aux idées de la petite-bourgeoisie, qui est une classe hétéroclite, au point de vue contradictoire. Par ses conditions, elle est tiraillée en permanence entre les deux autres grandes classes en lutte : la bourgeoisie et le prolétariat. C’est la raison pour laquelle l’anarchisme se caractérise par une très grande confusion théorique. La dizaine de courants distincts, les drapeaux jaunes et noirs, rouge et noir, verts et noirs, les tendances allant du communisme libertaire à l’anarcho-capitalisme en passant par l’anarcho-syndicalisme, l’anarcho-féminisme ou l’anarchisme vert, trouvent leur origine dans la diversité et dans la nature contradictoire de la petite-bourgeoisie.
En conséquence, il y a un gouffre entre beaucoup de ces courants. L’anarchisme de Bakounine, paysan et individualiste, n’a par exemple rien à voir avec l’anarcho-syndicalisme dans l’Espagne des années 30, dont les éléments les plus à gauche essayaient de jongler en permanence entre communisme et anarchisme. Là où les anarcho-syndicalistes espagnols se voyaient comme organisations ouvrières, Bakounine s’oppose frontalement à Marx sur le rapport entre la révolution et le mouvement ouvrier.
L’anarchisme et la morale
Bakounine fustige le « programme social-démocrate » et le concept de « classe » prolétarienne, qu’il décrit comme
rien de moins que la domination aristocratique des travailleurs des usines et des villes sur les millions des prolétaires des campagnes.
Pour Marx, si les travailleurs sont la classe révolutionnaire, ce n’est pas par choix arbitraire, c’est une conséquence de la place qu’occupe cette classe dans les rapports de production. Sa condition l’amène naturellement à lutter contre la bourgeoisie pour sa propre survie. Rapidement dans l’histoire, les luttes locales du prolétariat se centralisent et se transforment en lutte politique, qui oppose les deux classes pour la conquête du pouvoir. D’abord limitées à une branche de métier, les premières organisations ouvrières, plutôt apolitiques et basées sur la défense des intérêts des corporations, se transforment en partis et en syndicats nationaux, qui doivent lutter pour les intérêts du prolétariat en général.
Contrairement à la petite-bourgeoisie et la paysannerie, la classe ouvrière peut se poser comme une alternative au système en place. Elle peut s’emparer des grands moyens de production et faire tourner la société sur une base différente.
Pour Bakounine, cette place historique du prolétariat est insupportable du point de vue de la morale, et doit donc être condamnée. Au fond, il s’agit d’un affrontement entre idéalisme et matérialisme, au sens philosophique du terme. D’un côté, le socialisme scientifique, qui se base sur l’étude des conditions et du mouvement historique, de l’autre, l’idéalisme anarchiste, qui s’oriente selon des principes moraux.
Chez Bakounine, la révolution serait donc faite par les paysans, par les éléments déclassés, ceux qui sont mis en marge de la société, voire même tombent dans le banditisme. Et c’est ainsi non pas parce que les conditions historiques, parce que leur place dans les rapports de production permettent à ces couches sociales de jouer un rôle révolutionnaire, mais parce qu’elles sont les plus démunies, celles que l’on qualifierait le plus volontairement de « damnés de la terre », et qu’ainsi elles seraient les plus légitimes à mener la révolution.
C’est une tendance qui existe toujours aujourd’hui, sous différentes formes. La plupart des courants de l’intersectionnalité suivent la même méthode, qui consiste à définir les couches sociales révolutionnaires selon leur degré d’oppression et d’exploitation, plutôt que sur les possibilités révolutionnaires qui découlent de leur position dans la société et dans l’appareil de production. C’est un point de vue qui peut paraître tentant du point de vue d’une justice morale, mais qui se révèle peu efficace pour transformer la société. Du point de vue du mouvement ouvrier, cela nous renvoie aux socialistes utopiques d’avant Marx, qui s’orientaient aussi selon la morale comme le faisaient avant eux les idéologues de la Révolution française.
Les coopératives
Les racines paysannes, et plus généralement petites-bourgeoises, de l’anarchisme se font aussi ressentir dans ses versions actuelles. Aujourd’hui encore, ces tendances marchent main dans la main avec le petit entrepreneuriat, et l’ouverture de bars ou de petites librairies sont inséparables du militantisme anarchiste. Sur le plan économique, les anarchistes défendent le recours au coopérativisme, qui est profondément lié à l’activité économique de la petite-bourgeoisie. Les premières coopératives sont nées au Moyen Âge, comme associations de petits paysans pour survivre face aux gros propriétaires. Aujourd’hui encore, les coopératives agricoles servent de plateformes de vente commune aux petits exploitants, et leur permettent de mieux s’en sortir face à la grande distribution. Depuis le XIXe siècle, des anarchistes et des socialistes utopiques ont défendu que ce même principe, appliqué à la classe ouvrière et à la société toute entière, pourrait poser les bases d’un monde nouveau. Plusieurs tentèrent même de passer à la pratique, comme le bourgeois utopiste Robert Owen qui finit ruiné par ses aventures coopérativistes, et l’anarchiste Proudhon, dont les entreprises firent systématiquement faillite. Une des grandes tâches historiques des socialistes utopiques fut justement d’éprouver et de montrer dans la pratique l’impasse des coopératives et des communautés alternatives, d’une manière générale, de toutes les tentatives de créer une société idéale « à côté » du système capitaliste.
Dans Réforme et Révolution, Rosa Luxembourg explique les raisons de l’impasse des coopératives. La principale de ces limites, c’est qu’indépendamment de la bonne volonté de ses créateurs, toute coopérative est soumise au marché et à la concurrence capitaliste. Comme toute entreprise, elle doit être capable de proposer des produits à un prix compétitif, et donc respecter les mêmes lois que le reste de l’économie bourgeoise. La seule différence, c’est que dans la coopérative, ce sont les travailleurs qui doivent s’exploiter eux-même, augmenter l’intensité du travail, baisser les salaires et licencier si les besoins du marché viennent à baisser. En conséquence, la coopérative n’a que deux solutions : soit devenir une entreprise capitaliste normale, qui met en place la même exploitation que ses concurrents, soit fermer boutique. Comme l’explique Luxembourg, si la plupart des tentatives coopérativistes se sont soldées par l’échec et la faillite, c’est justement parce qu’il n’est pas naturel pour les travailleurs d’employer les méthodes du capital contre eux-même.
Et même si par miracle une association de producteurs parvient à se créer un réseau de consommateurs prêts à payer plus cher des produits identiques, et par ce biais à baisser un peu le taux d’exploitation, cela se fait toujours à la marge de la grande production capitaliste, qui fait tourner toute la société, et qui continue à suivre les lois du marchés, tout en employant l’extrême majorité des travailleurs. De fait, les coopératives et les communautés autonomes, les monnaies locales, tout comme l’ensemble des expériences d’économie alternative sont condamnées à ces deux écueils : reproduire l’exploitation capitaliste d’une part, puisqu’il est impossible d’échapper sous ce système aux lois du marché, et d’autre part à ne représenter aucun danger pour la grande production capitaliste, qui continuera à dominer la société tant qu’elle ne sera pas renversée.
Marxisme ou anarcho-syndicalisme
À l’inverse, lorsque l’anarchisme s’éloigne de ses racines petite-bourgeoises, il se rapproche naturellement du marxisme. C’est ce qui s’est passé en Espagne dans les années 30, où les anarcho-syndicalistes de la CNT, alors la première organisation ouvrière d’Espagne, ont tenté de se rapprocher des bolchéviques et de tirer l’inspiration de la révolution russe de 1917. L’organisation avait envoyé des représentants aux congrès de la IIIe Internationale, et y a même adhéré temporairement !
Les militants de la CNT, comme les anarcho-syndicalistes français des débuts de la CGT, se distinguaient nettement de l’individualisme petit-bourgeois d’un Bakounine. Puisqu’ils cherchaient à se lier à la classe ouvrière et s’appuyaient sur cette dernière pour transformer la société, ils avaient intérêt à se détacher des origines de classe de l’anarchisme. Lors de la guerre civile espagnole, les éléments les plus révolutionnaires et les plus à gauche des anarcho-syndicalistes ont même abandonné le classique rejet du pouvoir anarchiste pour défendre la prise de pouvoir de la classe ouvrière. La raison est simple : au moment où éclate la Révolution, il n’existe pas de choix intermédiaire entre le pouvoir du prolétariat et celui de la bourgeoisie. L’anarchisme, qui défend ordinairement une posture morale de rejet de l’autorité et de l’État, éclate comme une bulle de savon dans les grands moments historiques, lorsque la situation devient, comme en 1936, une lutte à mort entre les classes pour la conquête du pouvoir. Si le prolétariat ne s’empare pas de l’État, c’est nécessairement que la bourgeoisie le garde, et qu’elle va s’en servir pour l’écraser. Dans une telle situation, dire qu’il ne faut pas prendre le pouvoir revient à prendre activement parti pour la classe qui se trouve effectivement à la tête de l’État.
C’est au final ce qui s’est passé en Espagne, où la CNT et sa direction ont refusé de prendre le pouvoir, pour ensuite faire entrer plusieurs de ses dirigeants au gouvernement bourgeois du front populaire. Pour les anarchistes, cet événement est vécu comme une trahison, mais en réalité, il s’agit de la conclusion logique de l’impasse des principes anarchistes. Confrontés à la réalité, c’est-à-dire que le refus de placer le pouvoir entre les mains du prolétariat revenait à soutenir le gouvernement bourgeois, les dirigeants anarchistes ont simplement décidé d’y participer eux-mêmes.
La Révolution espagnole fut la première et la dernière fois où l’anarchisme joua un rôle déterminant dans la lutte révolutionnaire de masse. Malheureusement, la lutte au sein de la CNT entre les anarchistes traditionnels et ceux qui souhaitaient se rapprocher du bolchévisme aboutit à la victoire des premiers. Plutôt que le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux soviets », la CNT s’accrocha au rejet abstrait du pouvoir et de l’État. Au moment le plus décisif de la lutte, l’organisation anarchiste la plus massive de l’Histoire prit la même orientation politique que les réformistes. Malgré ses principes anti-étatiques, l’anarchisme s’inclina au final devant le gouvernement et l’autorité bourgeoise, et se montra complètement incapable d’en appeler au pouvoir du prolétariat.
Sur l’État
Il peut paraître surprenant que la tendance politique la plus associée au rejet de l’État capitule si facilement dans la pratique. C’est plus compréhensible si on considère que l’anarchisme est un idéalisme, que son positionnement vis-à-vis de l’État reste une posture morale. Comme toute déclaration abstraite, ce que l’anarchisme dit de lui-même se brise et devient tout autre chose face à la réalité des faits.
Pour les anarchistes, le positionnement vis-à-vis de l’État est une question de principe, c’est-à-dire qu’il n’est pas lié aux possibilités réelles de son abolition. Au contraire, pour le marxisme, qui est un matérialisme, il s’agit de comprendre ce qui a permis à l’État d’apparaître dans la société, et ce qui a rendu son existence nécessaire pendant des milliers d’années. En bref, chez Marx et Engels, le rapport entre l’État et la Révolution n’est pas une question morale mais découle entièrement des conditions matérielles.
Dans l’Histoire, l’État apparaît avec les sociétés de classe comme outil de domination des classes dominantes sur les exploités. Son destin est intimement lié à la division en classes des sociétés humaines. Comme l’apparition des classes dominantes, il revêt à un certain stade une nécessité historique.
Là où l’humanité a vécu des centaines de milliers d’années dans des sociétés qui ne connaissait ni État, ni exploiteurs ni exploités, l’agriculture et l’élevage permettent pour la première fois de dégager un excédent, un surproduit du travail qui permet pour la première fois, non seulement d’entretenir les producteurs, mais d’extraire une toute petite minorité de personnes du travail productif.
Du point de vue de la société, cette transformation est d’une violence extrême. L’État devient alors un outil nécessaire pour réguler ces nouveaux rapports brutaux entre les classes, pour les normaliser, pour protéger le statu quo et la domination des exploitants. Ce faisant, il permet aussi le développement des classes de propriétaires, des prêtres, des rois et des savants, qui, en s’émancipant du travail ordinaire, permettront un bond dans les sciences, dans l’art et la technique. En bref, dans le développement des forces productives.
Depuis les premières civilisations, nous sommes passés par différents systèmes productifs et classes dominantes. Sociétés esclavagistes, féodalisme, mais surtout, mode de production capitaliste, ont développé les capacités de production de l’humanité à un point qui n’aurait pas pu effleurer l’imagination des hommes des premières sociétés.
Pour les marxistes, l’État ne s’apprête pas à disparaître sur la base d’une condamnation morale abstraite, mais parce qu’il a épuisé son rôle historique, comme tout le reste de la société de classe. Aujourd’hui, non seulement les classes et l’État ont cessé d’être des nécessités, mais ils sont devenus des obstacles au développement des forces productives et au progrès de l’humanité en général. Sans rentrer dans les détails, le très faible niveau de croissance, les multiples fermetures d’entreprises et le chômage en augmentation constante sont autant de symptômes qui montrent que les capacités de production de l’humanité étouffent dans les limites de la société actuelle.
La méthode de Marx ne consiste pas à condamner l’État sur une base idéaliste, sur un pur plan moral, mais à déterminer quelles forces œuvrent actuellement à sa disparition. Et la force principale de notre époque, c’est le prolétariat : la grande masse des travailleurs exploités qui peuvent arracher le pouvoir à la bourgeoisie.
Jusqu’ici, lorsqu’une classe prenait le pas sur une autre, elle se contentait de s’emparer de l’État et de l’adapter à ses besoins. C’est ce qu’a fait la bourgeoisie en France, en instaurant la République ; en Angleterre, en adaptant la monarchie à la domination bourgeoise. Mais la grande différence entre le prolétariat et les classes précédentes qui ont pu s’emparer du pouvoir, c’est que ce dernier ne représente pas une minorité de propriétaires, mais la majorité des exploités.
Puisqu’il est constitué de l’extrême majorité de la population, il n’a ni l’intérêt ni la possibilité de devenir un nouveau groupe privilégié, vivant du fruit du travail des classes exploitées, comme la bourgeoisie et la noblesse à leurs époques respectives. Si les travailleurs conquièrent le pouvoir, ils n’ont pas d’autres options que de bannir l’exploitation de la majorité par la minorité et de se débarrasser de l’État, dont le seul but est de perpétuer cet état de fait.
Mais pour détruire l’État et la société de classes, le prolétariat doit nécessairement imposer sa volonté à l’ancienne classe dominante, qui n’a aucune intention de laisser le pouvoir sans se battre. Dans la Commune de Paris, la classe ouvrière a pu observer ce que la bourgeoisie lui réservait si elle ne parvenait pas à lui arracher le pouvoir d’État. Dans toute révolution, même si la classe dominante subit une défaite et laisse échapper le pouvoir, ce dernier ne reste pas au sol bien longtemps. La bourgeoisie ne tarde pas à le ramasser, à reconstituer ses forces. C’est ce qu’elle fit à Versailles pendant la Commune, pour revenir plus tard à Paris massacrer jusqu’au dernier tous les communards. Pour la première fois, la classe ouvrière tirait dans le sang la leçon de ce que Marx a nommé à l’époque la dictature du prolétariat. C’est-à-dire, la nécessité pour les exploités de détruire le gouvernement, l’armée et la police de la classe dominante, pour les remplacer par leurs propres organes de pouvoirs.
Comme nous l’avons vu plus tôt, les anarchistes de la CNT en 1936 n’avaient pas tiré cette leçon. En laissant à nouveau l’armée et l’État entre les mains de la bourgeoisie, en s’opposant à la conquête de l’État par le prolétariat, ils laissèrent le pouvoir à la classe dominante, qui ne tarda pas à l’utiliser de nouveau pour briser les conseils et les milices ouvrières.
L’expression « dictature » du prolétariat fait généralement beaucoup réagir les anarchistes. Mais lorsqu’on observe la riposte de la bourgeoisie dans chaque révolution, on peut comprendre que Marx ai cherché un mot suffisamment dur pour qualifier l’attitude qu’auraient dû avoir les communards contre l’ancienne classe dominante. La bourgeoisie et ses médias, tout aussi choqués que les anarchistes par l’expression de Marx, ne s’étendent pas sur les crimes de leur propre dictature, et sur les dizaines de milliers d’hommes, femmes et enfants qu’elle a fusillé dans la Semaine sanglante.
Par essence, la République bourgeoise n’est rien d’autre que la dictature d’une minorité sur la majorité. En temps de paix, elle condamne la violence, et avant tout celle des opprimés, mais dès que son pouvoir est en danger, elle n’hésite pas à sortir les crocs, et à massacrer les insurgés. Réduits à leur fonction la plus simple, tous les États ne sont rien d’autres que des bandes d’hommes en armes, selon l’expression de Lénine, servant à mater les exploités et à préserver le régime de la classe dominante.
Arrivé au pouvoir, le prolétariat a aussi besoin d’un pouvoir spécial de coercition, d’user de violence pour désarmer et exproprier l’ancienne classe dominante, pour l’empêcher de reprendre immédiatement le pouvoir par la force. Ainsi, la dictature révolutionnaire du prolétariat reste une forme d’État. Mais pour la première fois, il s’agit de l’outil de répression de la grande majorité contre la petite minorité d’exploitants.
Par sa nature, la dictature du prolétariat n’est déjà plus tout à fait un État, puisqu’à chacune de ses actions, elle détruit la société de classe, et par là même la nécessité de la répression d’une classe sur une autre. Comme l’écrit Engels, sous le socialisme,
L’intervention d’un pouvoir d’État dans les rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. L’État n’est pas « aboli », il s’éteint.
Préjugés anarchistes et spontanéisme
En dehors de l’Espagne, où il parvint à se greffer au mouvement ouvrier naissant, l’anarchisme a toujours été relégué au second plan des grandes luttes historiques. Au moment critique des mouvements révolutionnaires, la question se tranche toujours entre communistes et réformistes, entre révolution et contre-révolution. Il n’y a pas de place pour une position intermédiaire, et la révolution sans prise de pouvoir d’État ne peut trouver aucun écho dans le contexte concret d’une lutte à mort entre les classes. Mais en même temps, de vastes couches de jeunes et de travailleurs sont traversées d’idées anarchistes plus ou moins confuses, qui jouent un rôle beaucoup plus important dans le déroulé de la lutte des classes.
La bourgeoisie, d’abord, a intérêt à ce que l’anarchisme survive à la disparition de ses conditions historiques. Elle a tout à gagner à ce que la jeunesse se tourne vers le rejet abstrait de l’État, qu’elle reste sous-organisée et qu’elle dépense son énergie à la recherche de modèle alternatifs plutôt qu’à la propagande active pour la prise de pouvoir et le renversement de son régime.
Les idées anarchisantes ne sont d’ailleurs pas les seules idées historiquement petite-bourgeoises que la classe dominante utilise à des fins de lutte idéologiques, ni même celles qu’elle privilégie. Toute la propagande autour des nobles objectifs de la République, de la promesse de Liberté, Égalité, Fraternité, sont tout autant d’idées issues d’une l’époque où la petite-bourgeoisie était encore très forte, et où la grande bourgeoisie n’avait pas encore suffisamment démontré la réalité brutale qui se cache derrière les Droits de l’Homme et la République Universelle. Il suffit de voir ce qui sert de base idéologique à la France Insoumise pour constater que ces idées sont toujours très utiles à la classe dominante, qu’elles permettent d’infecter les directions réformistes de la classe ouvrière avec son idéologie, et d’en faire des défenseurs de son propre régime.
En soit, le déclin numérique de la petite-bourgeoisie et de la paysannerie n’empêche pas la classe dominante de propager massivement ces idées à travers ses entreprises, ses médias, son école ou ses universités. Mais la classe ouvrière n’est pas sans défense face à la propagande de la bourgeoisie. Elle dispose de sa propre idéologie, qui reflète ses intérêts de classe et développe les outils pour sa prise de pouvoir politique. Pour que les préjugés anarchistes puissent prospérer, il a fallu que les dirigeants officiels du mouvement ouvrier abandonnent l’idéologie marxiste, et se rallient aux idées de la bourgeoisie.
La faillite idéologique des directions n’est pas la seule explication. C’est aussi le produit des trahisons des dirigeants réformistes et du stalinisme.
Pour ce dernier, les raisons sont assez évidentes. Il suffit de voir qu’aujourd’hui, la quasi totalité des anciens partis staliniens sont soit des partis réformistes électoralistes comme le PCF, soit on restauré le capitalisme comme en Chine et au Vietnam, soit des régimes complètement dégénérés comme la Corée du Nord. Cette désintégration du stalinisme, qui avait joué le rôle de direction principale du mouvement ouvrier sur la majorité du globe pendant près de 50 ans, a joué un rôle considérable dans le recul du marxisme. Par la déception et le dégoût qu’il a provoqué chez les travailleurs, le stalinisme a semé les graines d’un renforcement sans précédent des idées anarchistes.
Dans les préjugés anarchistes, on trouve souvent un fond assez sain de rejet des bureaucraties en général, dont les bureaucraties réformistes comme celles de la CGT, de la CFDT, du PS ou du PCF, qui ont montré le pire de ce dont pouvait être capable une direction du mouvement ouvrier. Ne serait-ce que récemment en France, à chaque mouvement saboté par la stratégie des « journées d’action » et le rejet de la grève générale par les directions syndicales, beaucoup de jeunes et de travailleurs se disent que, finalement, ils s’en sortiraient mieux sans aucune direction.
Mais une fois de plus, les idées de ce type sont à l’avantage de la bourgeoisie. Le mouvement des gilets jaunes, parmi d’autres, a bien montré les limites d’une absence de direction, là où le mouvement a été défait précisément parce qu’il manquait de structuration et d’organisation, et qu’il se reposait entièrement sur l’élément spontané.
En tant que communistes, nous devons être capables de comprendre le sentiment de rejet qui anime les masses. Nous sommes entièrement d’accord avec ceux qui considèrent que le mouvement ouvrier n’a pas besoin d’une direction comme l’intersyndicale actuelle. Il nous est tout autant insupportable que le mouvement ouvrier soit dirigé par des laquais de la bourgeoisie française. En revanche, le mouvement a absolument besoin d’une direction révolutionnaire, dévouée et à la hauteur de ces tâches.
Sur la démocratie
De la méfiance envers les directions bureaucratiques du mouvement ouvrier découle un autre préjugé : l’idée selon laquelle garder le mouvement diffus, sans le structurer ni élire de directions, serait le meilleur moyen de conserver les droits démocratiques de ses membres.
Il n’y a pas de démagogie plus traître. Lorsque des anarchistes prêchent l’absence d’organisation, la nécessité que chacun garde toute sa liberté individuelle dans la mobilisation et l’absence d’élections, ils proposent de supprimer les seuls outils dont disposent les militants pour contrôler leur propre mouvement, et le cas échéant, pour éviter qu’une bureaucratie s’installe.
Dans tout type de mouvement ou d’organisation, la division du travail fait qu’il y aura toujours des dirigeants. Rejeter le principe d’élection n’a rien d’une garantie, mais revient à laisser diriger celui qui a le meilleur réseau de relations, ou simplement celui qui crie le plus fort. Supprimer le principe électif est le meilleur moyen de se retrouver avec une personne ou un groupe qui dirige de facto, qui ne répond de rien, et qui est impossible à remplacer si nécessaire.
Le résultat peut se constater dans toutes les assemblées générales qui suivent ces principes, et dans toutes les organisations anarchistes. Quiconque a déjà fréquenté ce type d’organisations, qui se revendique sans dirigeants, sait qu’elles ont tout autant de “chefs” que les autres et qu’ils sont souvent d’autant plus incontestables.
L’idée anarchiste d’une démocratie horizontale, de la suppression des dirigeants et des élections, se vend comme une manière de redonner le pouvoir aux militants. Dans la pratique, elle aboutit précisément au contraire, et l’anarchisme désarme les masses contre les bureaucrates qu’il prétend combattre. Même si l’idée peut être tentante au premier abord, il n’existe aucun raccourci pour éviter les bureaucraties et les mauvaises directions. La seule arme dont dispose le mouvement ouvrier à cet égard, c’est la lutte et le contrôle permanent de larges couches de militants déterminés, organisés, et capables d’imposer par le vote une direction à la hauteur de ses tâches.
La question du parti
Dans la même idée, on trouve les préjugés contre la nécessité d’un parti révolutionnaire. Une fois de plus, la méfiance des masses qui s’est durement installée envers les partis n’est pas sans rapport avec les trahisons bien réelles des organisations qui étaient supposés les représenter.
À gauche, l’effondrement du PCF a joué ici aussi un rôle déterminant. Longtemps perçu comme le grand parti des travailleurs, il a reçu pendant des décennies le soutien massif de la classe ouvrière. Des dizaines, voire des centaines de milliers de militants lui ont tout sacrifié dans l’espoir qu’advienne enfin la révolution et la victoire de leur classe. En conséquence, ses trahisons, son long délitement et sa transformation en parti réformiste ordinaire ont profondément marqué l’esprit des masses, laissant un boulevard à la méfiance, à la désillusion et au cynisme, qui sont un terreau fertile pour les idées anarchistes.
Mais l’anarchisme est loin d’être la seule tendance à surfer sur cette déception, et à développer une rhétorique anti-parti. Le “mouvementisme” revendiqué de Mélenchon et LFI s’appuie sur les mêmes bases. En 2017, Mélenchon présentait son mouvement en rupture avec les partis traditionnels, et s’il est certain que rompre avec le PS, EELV et le PCF était un pas en avant, La France Insoumise n’en demeure pas moins… un parti. Tout comme le “nouveau mouvement” de Macron demeurait le parti de la droite classique. La seule originalité de La France Insoumise quant à la vieille forme de parti, c’est qu’elle ne dispose d’aucune structure démocratique, là où même le PS conservait des simulacres d’élections.
En somme, pour se débarrasser des bureaucraties et des directions traîtres, LFI propose aux travailleurs d’abandonner tout moyen démocratique de contrôler leurs dirigeants. Comme nous le disions, il y a plus efficace.
En réalité, la forme parti est indépassable, non pas par principe, mais parce qu’il s’agit de la forme que revêt toute organisation de militants qui se dote d’un système démocratique et d’une discipline collective pour pouvoir agir, en quelque sorte, comme un seul homme. Si les “mouvements” comme LFI ne font qu’en changer le nom sans en changer le fond, ce n’est pas par manque de volonté, c’est parce que l’humanité ne connaît pas d’autres modèles pour les organisations politiques.
Le rôle du parti révolutionnaire
Toutefois, si les préjugés anarchisants concernent plutôt les partis politiques en général, les théories proprement anarchistes ciblent en particulier le rôle du parti révolutionnaire. Par exemple, l’idée que le parti bolchévique aurait « confisqué » la Révolution russe aux masses est tout aussi populaire dans la théorie anarchiste que dans les médias bourgeois. D’une manière générale, l’anarchisme se figure l’organisation révolutionnaire comme une force extérieure qui vient se substituer à la spontanéité vertueuse des masses en lutte.
Une fois encore, ce culte du spontané ne se limite pas aux anarchistes en tant que tels. On retrouve la même tendance chez LFI lorsque Mélenchon explique qu’il ne faut pas se « substituer » au mouvement des gilets jaunes, au mouvement du 10 septembre 2025, aux manifestations syndicales sur les retraites, etc.
À l’extrême gauche, ces idées sont aussi très présentes, en particulier dans les partis issus de la décomposition de la LCR et du NPA. Beaucoup de tendances sont terrifiées à l’idée qu’on leur reproche de chercher à imposer leurs idées et à se mettre à la tête du mouvement. Lorsqu’il s’agit d’intervenir sur un piquet de grève ou dans un mouvement étudiant, la majorité de l’extrême gauche abandonne la propagande révolutionnaire pour se faire passer pour les accompagnateurs de la mobilisation. Le calcul est simple : si les gens se disent que le parti est simplement là pour aider, ils laisseront de côté leur méfiance contre les organisations.
Si ces idées spontanéistes peuvent paraître alléchantes sur le papier, leur résultat est totalement délétère pour le mouvement ouvrier. Non seulement les partis politiques rassemblent les éléments les plus conscients de notre classe, mais ils sont les transmetteurs de toute l’expérience, de toutes les leçons tirées des échecs et des victoires des mobilisations et des révolutions. Retirer aux partis leurs rôles de direction et de propagande politique et les réduire au rôle de simples assistants du mouvement spontané revient à désarmer complètement la jeunesse et la classe ouvrière face à la bourgeoisie, et à garantir que l’ensemble des luttes n’aient aucune chance d’aboutir.
C’est quelque chose qu’a bien montré l’échec du mouvement des gilets jaunes, qui est probablement le mouvement le plus spontané de ces dernières années. Loin d’être une force, l’abandon de la mobilisation par les directions syndicales et le « respect de la spontanéité » de la France Insoumise ont été à l’origine de l’impasse du mouvement. Puisqu’il est presque impossible pour les masses d’improviser une direction en cours de mobilisation, les gilets jaunes se sont retrouvés sans aucune perspective politique. Lorsque le mouvement avait le plus de besoin qu’une organisation pose des objectifs clairs et une stratégie pour la suite des opérations, les réformistes se sont cachés derrière des postures et ont refusé de jouer leur rôle de direction.
Sur le plan des Révolutions, le culte du spontané joue un rôle encore plus dommageable. Un bref aperçu de l’histoire de la lutte des classes suffit pour s’apercevoir qu’au moment décisif, les masses sont généralement au rendez-vous et que les échecs proviennent systématiquement du facteur subjectif, de l’absence ou des erreurs des directions politiques.
Dans les 150 dernières années, la quasi-totalité des Révolutions ont échoué parce qu’elles ne disposaient pas d’une direction à la hauteur des événements. On peut citer la Révolution allemande, la Révolution espagnole… En France, les grèves de 1936 stoppées par la trahison des réformistes et du Front Populaire, ou Mai 68 et le refus du PCF de prendre le pouvoir. Systématiquement, l’explosion spontanée peut mener le mouvement assez loin. Mais lorsque la classe ouvrière se retrouve sans directions, ou lorsque ces dernières trahissent, les masses sont complètement désarmées et se trouvent incapables d’improviser une nouvelle direction sur le tas, ce qui aboutit au final à la défaite de la Révolution.
À l’inverse, la Révolution russe de 1917 a pu vaincre dans des conditions difficiles grâce à la présence du parti bolchévique et d’un nombre conséquent de militants marxistes formés à l’avance. Dans le cours des événements tout va très vite et l’Histoire met à l’épreuve les organisations et les hommes qui les composent. Au moment décisif, les masses ne manqueront ni de spontané ni de combativité, mais de révolutionnaires préparés en amont.
Indépendance de classe et mouvement spontané
De fait, laisser le mouvement spontané livré à lui-même revient à le livrer directement dans les bras de la bourgeoisie.
Le préjugé que « l’autonomie et l’indépendance » posséderaient des qualités intrinsèques, presque miraculeuses, a fait son chemin dans la conscience des jeunes et des travailleurs. Mais préserver la « neutralité » du mouvement aboutit systématiquement au contraire, à la perte d’indépendance de classe et à la soumission aux idées de la classe dominante.
Cette dernière a tout intérêt à ce que les mouvements sociaux gardent des revendications floues, qu’ils ne se structurent pas, et surtout, qu’ils restent indépendants de toute idéologie, de toute couleur politique. La raison est simple : ’en absence d’idéologie, s’impose systématiquement celle de la classe dominante.
Ce n’est pas pour rien que Marx écrivait que « les idées dominantes sont toujours les idées de la classe dominante ». Si les masses voient rapidement évoluer leur niveau de conscience dans la lutte, cela ne suffit pas en soi à protéger la direction du mouvement contre l’influence de la pensée de classe qui possède l’ensemble des institutions, de la production culturelle et des médias.
Toute direction « spontanée » se trouve, quelles que soient ses intentions, totalement désarmée face à la préparation de ses adversaires de classe et risque de céder rapidement face à la pression et aux avances de la bourgeoisie.
Plus encore, toute direction, même la plus « neutre » du monde, suit toujours une idéologie et un programme politique. Et l’idéologie d’une direction spontanée aura toujours tendance à se rapprocher des tendances politiques les plus compatibles avec le régime en place, ou des tendances réformistes les moins à même de menacer la domination de la bourgeoisie.
En bref, se reposer sur l’élément spontané revient à laisser la classe dominante décider de quelle tendance politique doit diriger le mouvement.
Lénine résume bien la position marxiste sur cette question dans sa brochure Que Faire ?, où il répond aux tendances qui, déjà à l’époque, défendaient que les révolutionnaires devaient se contenter d’appuyer le mouvement spontané :
Le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu (car l’humanité n’a pas élaboré une « troisième » idéologie; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais exister d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes). C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise.
Ainsi, refuser la présence des tendances politiques, refuser d’élire une direction politique, ne revient pas à bannir l’idéologie politique en général, mais à supprimer toute possibilité de lutter contre l’idéologie dominante.
« Respecter l’indépendance et l’autonomie » de la mobilisation équivaut à la laisser à la merci des idées et des tendances politiques de la classe qui travaille activement à la défaite du mouvement ouvrier.
Comme l’écrit, une fois de plus, Lénine :
On parle de spontanéité. Mais le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise ». La tâche des révolutionnaires est au contraire « de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le syndicalisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie, et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire.
Précisément parce que l’élan spontané du prolétariat peut aller très loin, les directions ouvrières doivent être à la hauteur de la lutte des masses. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Les directions réformistes du mouvement ouvrier cherchent à esquiver leurs responsabilités, à se cacher derrière le « respect de l’autonomie » du mouvement pour éviter d’avoir à jouer leur rôle de direction, et par là même se dérober au jugement des masses.
Dans ce contexte, le rôle des révolutionnaires est d’autant plus crucial. Dans l’ensemble des mouvements, les marxistes doivent lutter contre l’influence des idées de la classe dominante et de ses représentants, en particulier de ceux qui œuvrent au sein de notre classe et mènent chaque mobilisation dans une impasse.
Le rôle des révolutionnaires n’est ni de s’incliner devant la spontanéité, ni de laisser tomber les masses, mais de remettre au premier plan les idées révolutionnaires de notre classe, l’idéologie marxiste, le programme du communisme, et la nécessité d’arracher le pouvoir à la classe dominante. Le travail le plus important à mener aujourd’hui ressemble beaucoup à celui de Marx et Engels en leur temps, le mouvement ouvrier a besoin de révolutionnaires pour évincer les idées anarchistes et réformistes, et les remplacer par des outils qui permettront la victoire de la classe ouvrière et du socialisme.
