A moins d’un an des présidentielles, ces dernières prennent déjà une place prépondérante dans le champ médiatique. Pour la majorité des travailleurs, il s’agit du moment où l’on s’intéresse le plus aux questions politiques. La grande masse du salariat, qui n’est pas militante, se pose des questions, s’ouvre à la discussion et sort de la passivité pour essayer de reprendre autant que possible son destin en main.
Bien entendu, les élections bourgeoises n’ont pas été créées pour céder le pouvoir aux masses, ni pour les faire participer au destin du pays. Les élections n’ont que deux voies possibles, soit la victoire d’élus de droite, d’extrême droite et de cente-gauche qui multiplieront les réformes contre la classe ouvrière, soit la victoire d’un candidat de gauche réformiste qui se trouvera face au dilemme suivant – mener la même politique que ses collègues de droite, ou rompre avec l’État bourgeois et les capitalistes. Historiquement, les réformistes n’ont jamais choisi que la première option. À juste titre, de larges couches du salariat ont l’impression que les élections ne peuvent mener à rien, et qu’elles aboutiront inévitablement à des politiques de droite.
La question de la conscience de classe
Mais même si les masses ne placent plus beaucoup d’espoir dans les élections, ça ne signifie pas pour autant qu’elles rompent avec le modèle de la démocratie bourgeoise. En tant que communiste, il ne faut pas tomber dans le piège de considérer l’abstention comme un soutien tacite aux politiques anti-système, voir révolutionnaires. Pour le dire clairement, les masses, qu’elles soient abstentionnistes ou non, se tournent toujours résolument plus vers le réformisme de gauche que vers la dictature du prolétariat. En revanche, le niveau de dégoût envers le système et la « politique politicienne » monte bel et bien en flèche. Les masses en général se radicalisent, et le soutien conscient envers une politique révolutionnaire monte lui-aussi. Mais pour le moment, cette montée du soutien à la révolution reste cantonnée à des couches minoritaires de la classe ouvrière et à des couches de plus en plus larges de la jeunesse précarisée.
Dans La maladie infantile du communisme (le « gauchisme » ), Lénine écrivait que la classe ouvrière n’en avait pas encore fini politiquement avec les élections et le parlementarisme, d’où la nécessité pour les révolutionnaires de continuer à intervenir sur ce terrain. Cette idée est toujours vraie aujourd’hui. Il ajoute que les masses n’en ont pas non plus terminé avec le réformisme, ce qui est encore plus valable aujourd’hui qu’à l’époque. Lorsque Lénine écrit le gauchisme, les communistes ont un niveau d’influence dans les masses équivalent à celui des réformistes dans une bonne partie du monde, alors qu’aujourd’hui, seuls les réformistes conservent l’attention de larges couches de la classe ouvrière.
En revanche, la manière dont Lénine aborde la situation des communistes en Angleterre à l’époque est extrêmement pertinente pour notre période. Contrairement à ce qu’on voyait en Allemagne ou en France, les communistes britanniques restaient en extrême minorité face aux réformistes, ce qui s’approche des conditions actuelles des révolutionnaires. Malgré des différences notables, les conseils que Lénine donne aux communiste anglais restent de précieux enseignements pour orienter notre tactique, particulièrement pour ce qui concerne les élections, et pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, pour les présidentielles.
Les leçons du « gauchisme »
Le principal point qui ressort de ce chapitre du gauchisme est la nécessité de reconnaître le poids que les réformistes peuvent avoir dans les masses, de discerner quelle proportion de la classe ouvrière leur fait toujours confiance, et en fonction, de faire preuve de flexibilité tactique. Lénine avance qu’il ne suffit pas de dénoncer les réformistes, mais que les masses doivent faire leur propre expérience de leur trahison. Il explique aussi que les communistes doivent être capables de proposer des front unis aux élections avec ces mêmes réformistes, ainsi que de les soutenir électoralement contre les libéraux et les conservateurs. Tout cela en conservant une totale liberté de propagande, et en continuant à démasquer leurs capitulations et leurs trahisons.
Premièrement donc, Lénine répond aux communistes britanniques qui, bien que reconnaissant que la grande majorité des ouvriers suit toujours le Labor Party (réformiste), rejettent toute forme de compromis tactique avec ce dernier et vis à vis du réformisme en général. C’est cette tendance que Lénine appelle gauchisme, qui consiste à confondre l’intransigeance (nécessaire) sur le contenu politique et sur la théorie, avec le refus d’adapter la tactique aux conditions concrètes dans lesquelles se trouvent le pays, la classe ouvrière et les révolutionnaires. Ce qui s’apparente à du dogmatisme, et a tendance à aller à l’encontre du but recherché.
Il affirme que pour que la classe ouvrière soit gagnée à la révolution, il faut encore qu’elle ai fait l’expérience de l’impasse des politiciens réformistes et de leurs gouvernements. Il se base notamment sur l’exemple de la Révolution russe, où les menchéviks (réformistes) eurent pendant plusieurs mois le soutien de la classe ouvrière, avant que cette dernière puisse observer concrètement leurs actes, et surtout leur absence d’actes une fois au pouvoir. Il insiste sur le fait que les bolchéviks firent preuve de flexibilité tactique et durent faire de nombreux « compromis » avec les menchéviks, et que c’est justement ce qui leur permit de les démasquer aux yeux des masses.
Dans ce contexte, Lénine recommande l’attitude suivante : dans les endroits où les communistes ne se présentent pas, soutenir les réformistes, puisque les marxistes ont tout intérêt à ce que la classe ouvrière fasse le plus vite possible l’expérience de leur trahison une fois au gouvernement. En même temps, les communistes accompagnent cette prise d’expérience. Ils expliquent à la classe les raisons de l’impasse du réformisme, et que la seule solution pour la dépasser repose dans la prise de pouvoir directe de la classe ouvrière.
A côté de ça, ils proposent aux réformistes un front uni, un accord électoral. Si ces derniers refusent, ils montrent devant la classe qu’ils sont plus proches de la bourgeoisie que du Parti Communiste. Et si ils acceptent, les communistes encore minoritaires peuvent profiter de la tribune qui leur est donnée pour atteindre les masses par leur propagande. Dans le même temps, ils continuent à dénoncer chaque renoncement de leur « allié » réformiste.
Ces recommandations sont dans la même ligne que la tactique plus générale du front unique adoptée lors du 3e congrès de l’Internationale Communiste, qui visait à saper l’influence des réformistes qui restaient très puissants après la fin de la Première Guerre Mondiale.
Où en sommes-nous aujourd’hui ?
La plus grande différence avec la situation que nous connaissons aujourd’hui, c’est que cette dernière requiert que les forces des communistes soient suffisantes pour pouvoir proposer ce type d’accord aux réformistes. A l’heure actuelle, une organisation comme La France Insoumise n’aurait aucun intérêt à accepter un accord de ce type vu la taille et l’assise dans les masses des organisations d’extrême gauche, même des plus importantes. Sans compter que l’extrême majorité desdites organisations rejettent en bloc ce type d’orientation tactique, qu’elles considèrent comme un compromis effroyable, dans la même veine que les communistes « de gauche » auxquels Lénine répondait à l’époque.
La question d’accompagner l’expérience de la classe ouvrière suit la même logique. Pour que, lorsque la classe ouvrière vit la trahison du réformisme, les communistes puissent constituer l’alternative évidente, il faut encore qu’ils aient, dans une certaine mesure, l’oreille des masses. De petites organisations ont forcément un impact limité sur la conscience de la classe dans son ensemble. Vu la taille et l’influence des organisations communistes que nous connaissons aujourd’hui, si les réformistes arrivent au pouvoir demain, il est peu probable que nous soyons capable de tirer les masses de la trahison des sociaux-démocrates vers la révolution socialiste et la dictature du prolétariat.
En 1920, ce qui permettait aux communiste anglais d’adopter la tactique du front unique, et d’accompagner la conscience de la classe ouvrière malgré leur taille, c’était avant tout la présence à côté de la IIIe Internationale, de la Russie soviétique et de partis communistes massifs dans plusieurs pays. La faiblesse des organisations britanniques, par ailleurs tout aussi divisées qu’aujourd’hui, était compensée par le fait que la classe ouvrière anglaise pouvait voir le communisme à l’échelle mondiale comme l’alternative claire au réformisme.
Puisque la tactique dépend des conditions concrètes, mais aussi de la taille et de l’état des organisations, les possibilités tactiques ne sont pas les mêmes qu’à l’époque. En revanche, la manière d’aborder la question reste essentiellement la même, et une attitude dogmatique de nos jours est tout aussi délétère qu’elle l’était pour les communistes de 1920.
Aujourd’hui, le risque le plus important pour les petites organisations communistes reste de s’isoler des masses dont elles sont déjà coupées. En un mot, de passer pour des sectaires. C’est la crainte que Lénine montrait envers les communistes anglais de l’époque, qui, dans une situation similaire, projetaient de s’isoler encore plus des masses en adoptant une attitude gauchiste face aux réformistes. En conséquent il leur donne le conseil suivant :
« Aujourd’hui, les communistes anglais ont très souvent de la peine à approcher la masse, même à se faire écouter. Mais si, me présentant comme communiste, j’invite à voter pour les réformistes, on m’écoutera sûrement. Et je pourrai expliquer de façon à être compris de tous, non seulement en quoi les Soviets sont préférables au parlement, et la dictature du prolétariat préférable à celle de la bourgeoisie, mais aussi que mon intention, en faisant voter pour les réformistes, est de les soutenir exactement comme la corde soutient le pendu. ».
Cette logique est entièrement applicable lorsqu’on parle des élections à l’heure actuelle, notamment des présidentielles. Comme nous le disions plus tôt, les communistes sont encore trop faibles pour adopter une grande orientation tactique de type front uni dans le but de de décrédibiliser les réformistes à court terme. En revanche, la question de l’attitude à adopter envers le vote réformiste, en France le vote Mélenchon, est sensiblement la même pour nous que pour les communistes anglais et leurs propres réformistes du début XXe.
La majorité de la classe ouvrière suivait à l’époque le Labor Party, le parti classique de la gauche britannique. Au niveau de l’idéologie, les masses restaient beaucoup plus proche de la proposition réformiste que de celle des communistes. On trouve le même schéma aujourd’hui avec LFI. Encore une fois, bien que cette dernière organise peu d’ouvriers, et met très peu d’efforts dans sa structuration, sa proposition réformiste « de gauche » reste largement majoritaire dans la classe face aux positions révolutionnaires.
Dans ce contexte, tirer un trait d’égalité entre les réformistes et les partis bourgeois de droite et d’extrême droite reviendrait à se couper de larges couches en train de se radicaliser. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’impact qu’aurait une défaite de LFI face à la droite et au RN sur le mouvement ouvrier. Puisque ce sont les réformistes qui la dirigent actuellement, et que leur école de pensée reste majoritaire dans le salariat, un tel échec serait nécessairement vécu comme une défaite de la classe dans son ensemble. Loin de donner au prolétariat la conscience de ses propres forces, les déroutes électorales peuvent plonger les travailleurs dans l’apathie et leur donner un sentiment d’impuissance face aux partis classiques de la bourgeoisie. Actuellement, l’impression de ne rien pouvoir faire face à la montée de la droite et de l’extrême droite sont déjà un poison pour la conscience de classe.
Les théories accélérationnistes, qui supposent qu’une victoire du RN pourrait radicaliser les masses, ignorent complètement cet aspect là. Remplacer les directions réformistes par des communistes ne peut se faire que si les révolutionnaires parviennent à les décrédibiliser, pas à travers une débâcle du mouvement ouvrier face aux forces de la bourgeoisie.
Comment se positionnent les marxistes ?
Les marxistes ne sont pas neutres sur la question d’une victoire du prolétariat face à ses ennemis de classe, qu’il soit dirigé par des réformistes ou non. Au-delà de permettre à la classe de faire l’expérience du réformisme, une victoire du mouvement ouvrier dirigé par ces derniers donnerait au prolétariat une conscience bien plus nette de ses forces et de sa capacité à vaincre celles de la bourgeoisie. Puisqu’il s’agit des élections bourgeoises, cela trouve vite ses limites, et certains bonds dans la conscience ne peuvent se produire sans passer par la grève et les mouvements de masse. Mais reste que dans les élections présidentielles, le prolétariat mesure ses forces à travers le vote Mélenchon, et que LFI devant le RN au premier tour n’aurait pas le même sens pour la conscience de classe que l’extrême droite à 25 % et la gauche radicale à 10.
Dans le cas où les révolutionnaires sont trop minoritaires pour représenter le prolétariat face à la bourgeoisie, nous sommes nécessairement pour la victoire des réformistes. Cela vaut sur le plan électoral, comme cela vaut pour une grève ou un mouvement social.
Tout en défendant la révolution, les communistes se placent toujours du point de vue des intérêts historiques du prolétariat, dont l’essentiel, la révolution socialiste, présuppose que ce dernier ai confiance en ses forces et sa capacité à prendre le pouvoir et diriger la société. Dans le même temps, les révolutionnaires doivent à tout prix, avant même de parler d’atteindre les masses, éviter de s’isoler de ces dernières dans le sectarisme et les postures dogmatiques.
A ce stade, le soutien critique envers les réformistes contre les partis classiques de la bourgeoisie est une nécessité. Comme les communistes anglais des années 20, nous faisons face à un mouvement ouvrier largement dominé par les réformistes. Dans ce contexte, il ne suffit pas de dénoncer leur trahison, et il ne sert à rien de maudire les masses qui penchent plus vers la réforme que vers la révolution. Les choses ne resteront pas comme ça éternellement. Dans les années à venir, l’accentuation de la crise du capitalisme accélérera la radicalisation des masses. Cela mènera naturellement à une croissance de la tendance révolutionnaire. Mais à ce moment là, l’approche tactique développée par Lénine sera encore plus importante. Lorsque la question ne se posera plus seulement de chercher à ne pas s’isoler de la classe, mais de comment rallier concrètement au communisme les masses qui soutiennent encore les réformistes, la tactique du front unique refera surface, et le rejet des postures dogmatiques sera d’autant plus nécessaire.
Aujourd’hui, il est aussi urgent d’arracher la direction du mouvement ouvrier aux réformistes, que de former de nombreux révolutionnaires à l’approche tactique de Lénine. Plus que jamais dans une période de petites organisations minoritaires, qui est un terreau fertile pour le dogmatisme et les postures de « pureté » révolutionnaire, il faut renouer avec la flexibilité tactique des bolchéviks, qui fut aussi celle de Marx et Engels en leur temps.
