En ce début d’année, le thermomètre de la lutte des classes affiche une température plus élevée que jamais. En l’espace de seulement deux ans, les masses ont assisté au génocide à Gaza et aux réactions qu’il a déclenché : d’un côté le soutien massif aux Palestiniens, de l’autre la répression de ces mouvements de solidarité par des dirigeants du monde entier, et leur soutien à Netanyahu. La guerre en Ukraine fait toujours rage. La bourgeoisie américaine menace Cuba, attaque l’Iran et le Venezuela, sans même chercher à camoufler sa politique impérialiste.
En Europe, aux États-Unis ou en Chine, les capitalistes déploient toute leur énergie à dévier la colère des masses dans le vote d’extrême droite, dans les voies du racisme et du nationalisme. En Serbie, au Sri Lanka, au Népal, au Bangladesh, à Madagascar et maintenant en Iran et aux États-Unis, la jeunesse est passée au niveau supérieur de la lutte, à tel point que les commentateurs bourgeois parlent de « révolutions de la Gen Z ». En France, le rythme des mobilisations de masse se maintient à presque un mouvement d’ampleur tous les ans, sans parler de la crise de régime. Les jeunes et les travailleurs voient la bourgeoisie se réfugier dans les pattes de l’extrême droite, après avoir épuisé jusqu’à l’os ses options politiques traditionnelles : la droite classique, le PS et les macronistes. Ici, la situation est la même qu’ailleurs et les conditions sont réunies pour une explosion similaire à ce qu’on a vu dans les pays cités précédemment, avec la jeunesse comme fer de lance.
La bourgeoisie se sent menacée par ces explosions, et essaie de les dépeindre comme un ras-le-bol des jeunes contre tel ou tel dictateur, dans la même veine que sa propagande autour de Mai 68, qui a toujours visé à limiter l’ampleur du mouvement à une « révolte culturelle » de la jeunesse. D’où le nom assez superficiel de « révoltes de la Gen Z », qui cache le véritable tableau : la jeunesse qui se mobilise aujourd’hui représente la partie la plus chauffée à blanc et prête au combat de la classe ouvrière. Contrairement aux générations précédentes, elle n’a connu ni la désillusion du stalinisme, ni la fatigue des trahisons réformistes. Elle entre à peine comme marchandise dans l’exploitation capitaliste, et refuse d’accepter les choses telles qu’elles sont et de se contenter de survivre.
Ce que la bourgeoisie ne veut pas dire, ni voir, c’est que les jeunes en lutte aujourd’hui constituent les bataillons les plus frais du prolétariat – l’annonce prochaine de l’entrée dans l’arène de couches beaucoup plus larges de la classe ouvrière. L’horloge de l’Apocalypse, instaurée par les intellectuels de la classe dominante, annonce minuit moins 85 secondes. En cause, l’instabilité politique, les conflits entre États, la menace nucléaire et climatique… Mais puisque l’histoire est faite par les Hommes et les classes, et bien moins par les catastrophes naturelles, l’Apocalypse ne sera rien d’autre que l’explosion du conflit ouvert entre la bourgeoisie et les masses, et les 85 secondes restantes le temps que prendront les deux classes en lutte pour s’échauffer et se préparer au combat.
Quelle idéologie, et quelle direction ?
Les mouvements révolutionnaires au Sri Lanka, à Madagascar ou au Bangladesh ne visent pas seulement telle dynastie ou tel parti corrompu, ce sont des réactions à la pourriture du système en général et à sa barbarie, que les travailleurs de ces pays subissent encore plus violemment qu’en Occident. Il en va de même pour le mouvement contre ICE aux États-Unis, qui ne se limite pas à la question du racisme et aux méthodes les plus violentes de la police d’immigration, comme voudraient le présenter les cadres du Parti Démocrate. De même en Iran, où nos médias et nos classes dominantes essaient de présenter le mouvement comme un processus de remplacement de l’Ayatollah par le Shah, d’un tyran par un autre, sans toucher à l’exploitation des masses iraniennes.
La seule chose qui permet à la bourgeoisie de faire dérailler ces mouvements et de les rendre inoffensifs, c’est l’absence d’une direction et d’une méthode révolutionnaire. Lorsque le thermomètre affiche un chiffre trop élevé et que les masses sortent dans la rue, voire renversent le gouvernement, la classe dominante a encore quelques cartes dans sa manche. Elle sort du placard sa propre « opposition », ses réformistes et ses intellectuels progressistes. Si, après avoir renversé le gouvernement, le prolétariat laisse le pouvoir au sol sans s’en emparer, la bourgeoisie profite du temps gagné pour recouvrer ses forces, pour le ramasser et présenter sa propre « révolution de palais ». Avec pour objectif de remplacer les dirigeants corrompus par d’autres, de revenir au statu quo et à la normalité de la République bourgeoise, c’est-à-dire à l’exploitation féroce des travailleurs, recouverte d’un vernis plus ou moins progressiste.
C’est exactement ce qu’on a pu observer récemment au Sri Lanka et au Bangladesh. Dans le premier cas, en 2022, les masses s’étaient emparées du palais présidentiel et ont forcé son occupant à fuir le pays, mais sans s’emparer du pouvoir. En conséquence, la bourgeoisie a choisi son premier ministre, tout aussi corrompu, pour le remplacer. Profitant du fait que la révolution n’aille pas plus loin, ce dernier a pu récupérer le momentum et écraser les manifestants dans le sang.
Pour ce qui est du Bangladesh, le mouvement est allé un peu plus loin, les masses ont entièrement renversé le gouvernement et la bourgeoisie a été forcée de simuler plus de concessions. Elle est allée chercher un économiste prix Nobel de la paix – qui sert décidément de réservoir à dirigeants corrompus – pour donner une image un peu plus progressiste de la transition. Mais au final, le résultat reste le même. La nomination de Muhammad Yunus et ses pseudos « réformes », dont la classe ouvrière ne verra jamais la couleur, servait juste à gagner du temps face au mouvement de masse pour permettre le retour au règne « normal » des industriels et des banquiers. Tant que la révolution n’est pas entièrement essoufflée, le dirigeant « progressiste » doit faire un peu illusion, tout en déchaînant la répression sur les manifestants. Lorsque les choses se sont calmées, la bourgeoisie peut organiser une nouvelle « élection libre » et gouverner comme à son habitude.
Sans direction révolutionnaire, les révolutions finissent inévitablement par être déviées de leur route par des cadres au service de la bourgeoisie, ou par des partis ouvriers réformistes qui cherchent la conciliation et l’approbation de la classe dominante, au moment précis où il faudrait la renverser ! Contrairement au prolétariat, la bourgeoisie dispose systématiquement de cadres contre-révolutionnaires formés. À « gauche », de pseudo-progressistes et de dirigeants ouvriers conciliants ; à droite, de toute une classe politique prête à tout pour satisfaire ses maîtres, quitte à envoyer la police ou l’armée écraser les manifestants. Pour que triomphe la contre-révolution, la bourgeoisie donne de la main gauche et matraque de la main droite, et si la classe ouvrière n’a ni idéologie ni révolutionnaires déterminés à sa tête, la classe dominante est ravie de lui offrir ses propres cadres et sa propre idéologie.
Aussi, dans tous les pays où des mouvements de masse éclatent et où la bourgeoisie en sort victorieuse, elle montre tout son engouement à faire payer violemment le prix de sa défaite à la classe ouvrière. En particulier en appliquant un programme d’austérité économique d’autant plus brutal et décomplexé.
La classe ouvrière et surtout la jeunesse sont aujourd’hui en train de vivre et d’observer ces défaites partout dans le monde ; elles accumulent de l’expérience. Dans la période qui nous attend, ses couches les plus révolutionnaires vont chercher des solutions, vont se demander quel programme et quelle idéologie politique peuvent transformer ces défaites en victoires. Et pour la prise de pouvoir de la classe ouvrière et le renversement du capitalisme, il n’existe aucune autre méthode que celle de Marx pour armer réellement les révolutionnaires.
Les nouvelles générations de militants de notre classe ont besoin d’avoir accès aux idées qui correspondent à leurs objectifs. Beaucoup tirent déjà comme conclusion qu’il est impossible de réformer ce système, et qu’il faut le renverser. Le rôle des marxistes, c’est d’amener à ces nouvelles couches l’expérience de toute la lutte révolutionnaire du mouvement ouvrier jusqu’à nos jours, qui a déjà montré par la pratique quelles manœuvres la bourgeoisie utilisait pour garder le pouvoir, et comment on pouvait la renverser. La bourgeoisie ne se défend pas aujourd’hui différemment d’il y a 100 ans. Elle s’appuie toujours sur les dirigeants ouvriers les plus corrompus, elle essaie toujours d’imposer ses idées et sa morale à la tête des mouvements.
Pour prendre le pouvoir, il faut pouvoir désigner l’ennemi, la bourgeoisie. Il faut pouvoir la désarmer, lui ôter sa puissance économique, détruire son État, son appareil politique et ses institutions. Lorsque les masses sortent dans les rues, occupent leurs lieux de travail, s’organisent dans des assemblées comme les Russes s’organisaient en soviets, il faut être capable de structurer ces organes du pouvoir ouvrier au niveau national, d’appeler au pouvoir des assemblées de travailleurs et d’étudiants contre la république bourgeoise, ses élections factices et ses politiciens corrompus. Ces tâches ne peuvent être accomplies que par des révolutionnaires formés et organisés. Comme la bourgeoisie a ses propres dirigeants, organisations et institutions qui savent comment agir dans ses intérêts, la classe ouvrière a besoin elle aussi de l’organisation de révolutionnaires, formés à l’intérêt de la révolution et du prolétariat en général.
Nos tâches actuelles sont très proches de celles de Marx et Engels à l’époque. Le rôle des révolutionnaires n’est pas à proprement parler de déclencher les révolutions. Ces dernières ont lieu, comme on le voit aujourd’hui. Elles sont le produit de l’accumulation de la tension entre les classes. Dans la période actuelle, ces tensions sont particulièrement hautes, et ne feront qu’augmenter. Pour une partie de plus en plus importante de la jeunesse, la question n’est plus de savoir s’il faut ou non une Révolution, la question se porte sur la méthode et les moyens. La jeunesse révolutionnaire qui commence à peine à se mobiliser partout dans le monde cherche déjà des solutions, et elle prendra les armes qu’elle trouvera à sa disposition. À nous de faire en sorte que la génération Z trouve, en face des balles à blanc que sont les idées du réformisme et de la république bourgeoise, de véritables armes : les idées du marxisme et l’organisation des révolutionnaires.
