Réponse courte : Non. Mais vous n’avez même pas besoin d’être joueur pour l’avoir deviné, il vous suffit d’observer la hausse constante des prix des consoles, des jeux, des manettes et de tout le matériel additionnel lorsque vous traversez n’importe quel magasin pour comprendre qu’un truc cloche. Le jeu vidéo est aujourd’hui le divertissement le plus répandu sur la planète. En France, 95 % des enfants entre 10 et 17 ans sont joueurs et 68 % des adultes aussi, dont 92 % des 18-24 ans et 82 % des 25-34 ans (selon SELL/Médiamétrie).
Mais il n’y a pas que la hausse des prix qui pose problème. Si vous passez un peu de temps sur YouTube, vous verrez quantité de vidéastes se plaindre de l’état actuel du secteur. L’un des exemples les plus frappants, c’est Nintendo : un géant prêt à tout pour défendre sa propriété intellectuelle, tout en sortant des jeux toujours plus chers et fainéants, le dernier Pokémon en tête de liste.
Tout le monde ou presque est d’accord sur les symptômes : les jeux coûtent plus cher, sont souvent bâclés, et cherchent à nous faire payer toujours plus pour du contenu additionnel. Là où les avis divergent, c’est sur la cause. Pour les plus éclairés, le problème vient de la cupidité des dirigeants et des actionnaires.
Leur réponse : boycotter, se plaindre, espérer que le consommateur « envoie un message ». Pour eux, si Pokémon Company continue de produire d’horribles jeux, c’est parce que les consommateurs continuent d’acheter… Le problème est donc certes l’Industrie, mais c’est aussi et surtout ce vilain consommateur qui a mauvais goût et achète mal ses jeux, se retrouvant dos à dos avec les géants du JV sur l’échelle de la responsabilité.
Mais est-ce vraiment une affaire de « mauvais consommateurs » et de « méchants PDG » ?
Est-ce que Bobby Kotick, ancien président d’Activision Blizzard, à lui seul, a détruit des licences comme Warcraft ou Diablo ? Est-ce que le joueur moyen, qui achète un jeu pour se détendre après une journée de boulot, porte la responsabilité du marasme du secteur ?
D’un point de vue communiste, non. Même si je souhaite chaque jour l’expropriation de la fortune de Bobby Kotick et de tous ses semblables, on ne peut imputer à un seul homme, ou même à quelques hommes, cette responsabilité.
Kotick n’est qu’un émissaire parmi d’autres de cette machine qui broie le talent et la passion qu’on appelle Capitalisme. Se débarrasser de lui ouvrira la voie pour qu’un autre requin prenne sa place, rien de plus.
Et on ne peut pas non plus accuser les travailleurs d’être coupables de ce qu’ils subissent. Ce n’est pas en « achetant mieux » qu’on renversera un modèle économique bâti sur la recherche du profit maximal. Le capitalisme ne détruit pas le jeu vidéo par accident, ni par plaisir, il le détruit parce que sa logique le lui impose.
Avec des jeux comme Clair Obscur ou Silksong sortis récemment – deux bons jeux à plus petit budget et produits par de petites équipes – certains vidéastes, comme le Joueur du Grenier, dépeignent les studios indépendants comme LA solution pour éviter la hausse des prix, le crunch et les pratiques commerciales douteuses…
Sauf que ces cas sont des exceptions très visibles, qui alimentent un récit dont le capitalisme est friand : celui du petit studio qui aurait réussi seul. Sans oublier que Clair Obscur a été produit par des développeurs sortant de chez Ubisoft, qui ont eu droit à une grande exposition médiatique avant et après la sortie de leur jeu. Quant à Silksong, c’est un jeu attendu depuis des années, suite d’Hollow Knight, un jeu qui a eu la chance inouïe d’avoir trouvé rapidement sa niche et sa communauté de fans. Mais pour un Silksong et un Clair Obscur , il y a des milliers de projets qui coulent sans jamais être vus.
Le jeu vidéo est aujourd’hui un colosse du capitalisme : une industrie bien rodée avec ses monopoles au sommet et en bas une myriade d’indépendants, qui prennent les risques et qui se feront racheter s’ils survivent. Pour les gros poissons : pas besoin d’innover, de proposer du neuf et de baisser les prix…
Quant à la question du prix, le propos le plus à gauche que l’on trouve vient d’une chaîne pourtant peu connue pour son engagement politique : Botch. Ce vidéaste rappelle que le coût des jeux n’a pas tant augmenté, mais que ce sont nos salaires qui ont baissé avec l’inflation.
La meilleure façon de rendre le JV moins cher est donc de lutter pour la hausse des salaires ? Une hausse de salaire serait une victoire, mais fragile et de courte durée. Tant que l’industrie reste entre les mains du capital, les hausses de salaire, quand elles existent, sont vite effacées par l’inflation.
Pour lutter réellement contre la dégradation de la qualité de nos jeux vidéo, la hausse de leur prix, lutter contre le harcèlement moral ou sexuel dans cette industrie, le crunch, les salaires de misère, les licenciements de masse ; il faut lutter contre le capitalisme, qui en est à l’origine.
Ce système ne peut pas être transformé par quelques lois ou quelques amendes, par un nettoyage des conseils d’administration, par le boycott de certains jeux, ni en attendant que « le marché s’autorégule ». On ne peut pas convaincre les actionnaires de laisser s’échapper leurs profits, mais on peut les exproprier. Ce système ne peut pas être réformé : il doit être renversé.
Un jour, l’industrie du jeu vidéo sera entre les mains de ceux qui y travaillent : programmeurs, artistes, techniciens, scénaristes ; dans l’intérêt et les besoins des joueurs. Ce jour-là, les jeux ne seront plus des produits pensés pour extraire du profit, mais des œuvres créées pour le plaisir, les relations, la culture et la créativité humaine.
Et pour ça, il ne faudra pas boycotter : il faudra lutter.
