Les femmes sont violemment opprimées depuis des générations, si longtemps qu’on pense bien souvent que cela dure depuis toujours. Et les violences sexistes et sexuelles ne sont pas des faits divers isolés : elles font partie de notre quotidien.
Les révélations déclenchées par #MeToo, les millions de documents du dossier Epstein, les mobilisations massives après l’affaire Pelicot en France, ou encore les luttes pour le droit à l’avortement aux États-Unis montrent que nos corps, nos vies et notre travail restent des terrains de contrôle et de domination, que notre classe dirigeante exploite sans merci. Les violences ne se limitent pas aux coups et aux viols : elles prennent mille visages.
Mais les violences envers les femmes ne sont pas seulement culturelles, elles sont aussi économiques. Elles s’expriment dans l’écart persistant des salaires, la précarité et la « double journée » qui pèse sur les femmes : le travail et les tâches domestiques. À celles-ci s’ajoutent les agressions sexuelles et leur impunité, mais aussi l’homophobie et la transphobie, qui punissent celles et ceux qui ne rentrent pas dans les normes et servent de bouc-émissaire idéal à l’heure des politiques d’austérité.
Elles commencent dès l’enfance, dans la socialisation différenciée – les filles sont reléguées aux « jouets roses », qui riment avec soin, douceur et discrétion et doivent s’habituer à ce que leur parole compte moins – tandis que les garçons sont encouragés à prendre toute la place, à mépriser ce qui est considéré comme féminin mais aussi à réprimer leurs propres émotions et à privilégier les rapports de force.
Les viols, la précarisation économique des femmes, la division de genre au travail, les discriminations envers les personnes LGBTQIA+, font partie d’un même système d’oppression capitaliste. Elles ne tombent pas du ciel, elles sont au service des intérêts des capitalistes : maintenir une main-d’œuvre surexploitée, légitimer les inégalités et diviser les exploités pour mieux empêcher leur organisation collective. L’inégalité salariale permet d’extraire davantage de valeur ajoutée du travail des femmes ; la relégation aux tâches domestiques effectuées gratuitement permet à la classe dominante de dépenser le moins possible dans l’entretien de la classe ouvrière ; l’homophobie et le sexisme imposent des normes qui disciplinent les corps et l’organisation de la vie privée dans l’objectif de sécuriser l’ordre social existant.
C’est pourquoi le marxisme constitue un outil central pour comprendre et combattre ces violences. En analysant les rapports sociaux de production et les mécanismes d’exploitation, il met en lumière le lien entre oppression spécifique et structure économique. Il ne s’agit pas d’opposer la lutte immédiate contre les oppressions à la lutte des classes, mais de montrer qu’elles sont indissociables. La libération des femmes et des minorités de genre ne pourra être complète sans transformer radicalement les rapports économiques et sociaux qui sont le fondement de leur oppression.
Pour les marxistes, soutenir la lutte contre les violences sexistes et sexuelles ne signifie pas simplement suivre le mouvement : cela implique d’être un pas en avant. Cela signifie défendre toutes les mesures qui allègent l’oppression et favorisent l’entrée des femmes, des personnes LGBTQIA+ et de toutes les minorités opprimées dans l’arène politique révolutionnaire. Cela signifie combattre le sexisme, y compris dans nos propres rangs, refuser toute sectorisation des luttes, et organiser les premières concernées pour combattre et renverser le capitalisme.
Loin d’être une « question secondaire », la lutte contre les violences sexistes et sexuelles est au cœur de la lutte révolutionnaire de notre classe. Une attaque contre l’une d’entre nous est une attaque contre tous. Lutter contre l’oppression revient, en définitive, à lutter contre le capitalisme dans son ensemble. Seul le renversement de ce système entamera le processus de disparition réelle de cette oppression.
Mais entrons maintenant davantage dans le détail. Pour bien comprendre nos tâches en tant que marxistes et révolutionnaires, il nous faut revenir à l’origine de l’oppression des femmes et à son développement historique.
L’origine de l’oppression
D’où vient cette oppression ? Est-ce le destin inné des femmes d’être exploitées depuis la nuit des temps ?
La science nous montre qu’au contraire, la structure de la famille et l’oppression des femmes en son sein n’ont pas toujours existé dans l’histoire de l’humanité. L’inégalité de genre, le patriarcat et la famille nucléaire résultent d’un processus matériel de développement des sociétés humaines, et n’ont rien de sacré ni d’immuable. Ces inégalités sont apparues avec le développement des sociétés divisées en classes sociales.
Friedrich Engels, cofondateur du marxisme, s’intéresse de près à cette question. Dans un ouvrage paru en 1884, L’Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l’État, il apporte une analyse marxiste aux observations de son époque sur les sociétés primitives, notamment sur les travaux de l’anthropologue Lewis H. Morgan.
Dans une minutieuse comparaison de nombreuses communautés de différents continents, Engels montre l’évolution des rapports sociaux familiaux et de genre au cours du développement de l’humanité. Il explique comment les sociétés humaines évoluent à travers le développement des forces productives.
Le communisme primitif
Dans un premier temps, les méthodes de production ne peuvent répondre qu’aux besoins élémentaires d’une petite population de chasseurs-cueilleurs : c’est une économie de subsistance qu’Engels appelle aussi le stade du « communisme primitif ».
La vie sociale est organisée autour de la communauté. Chaque membre travaille pour l’ensemble de la communauté et est pris en charge par elle. La propriété est commune et le travail est divisé selon les capacités. La première grande division du travail s’établit naturellement entre les sexes : les femmes, en raison de la grossesse et de l’allaitement, assument davantage l’organisation de la vie communautaire, la gestion des ressources et les soins aux enfants. Cela leur confère un rôle essentiel dans la vie sociale du groupe.
Ceci dit, cette division des tâches n’est en premier lieu pas restrictive, en attestent les squelettes de femmes préhistoriques qui indiquent que certaines d’entre elles participaient à la chasse. À ce stade de développement historique, il n’y avait en effet pas de nécessité d’avoir des rôles de genre strictement séparés. La division se réalise d’abord sur des bases pratiques, sans mépris ni forme de coercition.
De manière générale, les femmes étaient libres et fortement considérées dans la tribu. Les unions se faisaient par groupe, c’est-à-dire que tous les membres d’un groupe entier d’hommes et de femmes étaient libres de relationner ensemble. Avoir plusieurs partenaires en même temps n’était pas un problème, ni pour les hommes, ni pour les femmes. Au contraire, c’était une pratique répandue. La descendance ne pouvant être connue que du côté maternel, les lignées étaient déterminées selon la mère exclusivement.
Le problème, c’est que la liberté d’union pouvait aussi s’appliquer à des parents proches. À une époque où la population était peu nombreuse et les tribus souvent très isolées géographiquement les unes des autres, la consanguinité était répandue et apportait son lot de difficultés. Les tribus qui perduraient étaient celles qui mettaient en place une plus grande limitation des rapports consanguins, même si c’était fait de manière inconsciente et justifié de différentes façons. Peu à peu, les parents et les enfants n’ont plus pu s’unir, les frères et les sœurs non plus, etc.
Le système de parenté gentilice
Ce phénomène va produire le système de parenté gentilice, c’est-à-dire un système basé sur la gens, qui correspond à la descendance d’une femme. Cette même descendance n’avait pas le droit de se marier entre eux, ce qui va avoir pour effet de limiter grandement la consanguinité.
La première forme de monogamie plus ou moins formelle qui apparaît ensuite est l’union appariée. À ce moment-là, il n’est pas question de promesse de fidélité à vie, il s’agit plutôt d’une union temporaire entre deux personnes, révocable à tout moment. La filiation se fait toujours par la lignée maternelle.
Ces premières sociétés humaines étaient égalitaires, bien que ne répondant qu’aux besoins les plus basiques des individus. C’est ce qui fait dire à Engels que les humains du Paléolithique étaient « égaux dans la misère ».
La révolution du Néolithique
Avec le temps, ces sociétés évoluent et grandissent en taille. Les unions entre parents proches sont de plus en plus exclues, ce qui limite le nombre de partenaires possible et crée des noyaux familiaux plus petits, se rapprochant de plus en plus du système familial restreint que l’on connaît. Mais ce qui va réellement transformer ces sociétés, c’est le développement de l’agriculture au Néolithique, puis de l’élevage, qui va permettre la production de surplus, c’est-à-dire plus que le strict nécessaire pour la subsistance des individus, et donc la possibilité de stocker et d’échanger.
Ce progrès historique est un bouleversement pour l’humanité. Il va marquer les débuts de la propriété privée et de la patrilinéarité (la descendance paternelle seule est prise en compte dans l’héritage).
Propriété privée et monogamie
La division sexuelle souple et égalitaire qui existait jusqu’alors va être renversée. Les hommes se retrouvent en charge de l’agriculture et du bétail, sources du surplus, tandis que les femmes sont progressivement confinées au sein du foyer, de plus en plus restreint et isolé du reste de la société. Les hommes deviennent propriétaires et veulent léguer leurs biens à leurs enfants, mais pour cela ils doivent s’assurer de leur descendance. C’est pourquoi les femmes vont être réduites à leur rôle reproductif et se voient imposer une monogamie stricte pour assurer la paternité des enfants. C’est ce qu’Engels appelle la « défaite historique du sexe féminin ».
Naissance de la société de classe
L’augmentation de la production va permettre un important accroissement de la population. Cela va générer, d’un côté, plus de besoin en main d’œuvre agricole ; de l’autre, plus de compétition au sein de la communauté. Là où les prisonniers de guerre étaient autrefois exécutés ou intégrés à la communauté comme des égaux, ils sont désormais réduits en esclavage pour être exploités sur les terres. Les sociétés esclavagistes vont ainsi se développer, faisant apparaître la première société de classe, divisée entre exploiteurs et exploités.
À partir de ce moment, chaque société hérite de l’oppression des femmes et du modèle de la cellule familiale, qu’elle réorganise au service de ses intérêts de classe. Les femmes sont possédées comme des biens pour la reproduction et l’entretien domestique. Elles sont exclues de la vie sociale et reléguées à l’ombre des quatre murs de la maison. Et si la monogamie est religieusement défendue par les classes dominantes, elle coexiste systématiquement avec différentes formes de prostitution, assurant aux hommes la possibilité de s’extraire du devoir officiel de fidélité.
La famille patriarcale telle que nous la connaissons est donc issue d’un long processus de développement des sociétés humaines et tout particulièrement des sociétés de classes, qui marquent la « défaite historique du sexe féminin ».
Puisqu’il découle des modèles de société ayant existé avant lui, l’État capitaliste et ses institutions se sont eux aussi bâtis sur l’oppression des femmes et continuent de la faire perdurer. Pas simplement par habitude, mais parce qu’ils ont fondamentalement besoin de cette oppression.
Les capitalistes vont s’appuyer sur la famille nucléaire qui implique : la monogamie des femmes et leur confinement au moins partiel au sein du foyer, le mariage et le couple hétérosexuel. Cette institution est en effet l’un des piliers du maintien de la propriété privée et de la transmission de l’héritage à la descendance masculine nécessaire aux familles bourgeoises.
Le capitalisme et la condition des femmes
Le développement des forces productives comme moteur du progrès
En développant massivement les forces productives, le système capitaliste va pourtant jouer un rôle progressiste, dans la mesure où il va bouleverser l’organisation du travail, qui à son tour va chambouler la structure familiale.
Dans un premier temps, le développement du capitalisme industriel va transformer l’organisation du travail en retirant progressivement du foyer un certain nombre de tâches assumées presque exclusivement par les femmes : la production de vêtements et d’autres biens du quotidien (vaisselles, linges, outils ménagers…).
Le transfert de cette production artisanale vers les usines représente déjà une socialisation partielle des tâches domestiques, qui va favoriser la première sortie des femmes du foyer vers l’usine, d’abord au Royaume-Uni, puis en France et aux États-Unis.
Le travail des femmes et la transformation de la famille
Cette première vague de socialisation des tâches domestiques sera suivie d’une deuxième, dès la fin du 19ème siècle dans les pays capitalistes avancés : l’école publique, les cantines et les restaurants ouvriers ainsi que les premières crèches.
Le développement massif des forces productives à partir de la révolution industrielle et l’extension du marché mondial va engendrer de nouveaux besoins pour les capitalistes : plus de prolétaires à exploiter pour engranger un maximum de profits face à leurs concurrents.
Et surtout, les premières grandes guerres du 20ème siècle perpétrées par les bourgeoisies impérialistes vont nécessiter une nouvelle main d’œuvre bon marché pour faire tourner les usines en l’absence des hommes partis au front. Les femmes vont alors faire leur entrée dans tous les secteurs de l’économie. Après 1945, l’automatisation du travail domestique va se développer (machine à laver, réfrigérateur, appareils électroménagers…) et réduire fortement le temps et la pénibilité des corvées domestiques. Par la suite, les capitalistes auront besoin d’une main d’œuvre plus qualifiée, ce qui va nécessiter le travail des femmes pour permettre au foyer de supporter le surcoût de l’allongement des études, et donc de la charge des enfants.
Toutes ces avancées sont soumises aux intérêts des capitalistes, qui donnent et reprennent à tout moment selon les besoins de leur système. S’ajoutent à cela de nombreuses luttes de la classe ouvrière, et des femmes en particulier, pour arracher des droits et de l’indépendance qui, eux aussi, sont remis en question à chaque crise du système.
Les femmes ne sont plus exclusivement confinées au foyer. Le travail leur permet de participer à la production sociale et de lutter aux côtés des hommes de la classe ouvrière, ce qui va leur conférer un pouvoir politique qu’elles avaient perdu depuis des millénaires.
La structure de la famille s’en voit transformée, en particulier chez les prolétaires parmi lesquels les unions sont plus libres. Sous le capitalisme, les premiers pavés ont été posés sur la voie de l’émancipation, mais l’oppression des femmes demeure.
L’oppression des femmes sous le capitalisme
La famille est indispensable à la survie des femmes au sein du système capitaliste, mais elle est aussi le socle de leur aliénation et des violences qu’elles subissent. Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) de 2025, environ 31 % des femmes de plus de 15 ans dans le monde ont déclaré avoir subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part d’un partenaire intime au cours de leur vie. Mais entre ce qui est déclaré et ce qui est réellement subi, il y a un fossé. En réalité, très rares sont les femmes qui n’ont pas subi ce genre de violence au moins une fois dans leur vie.
Ces violences sont encore accrues par la précarité économique des femmes. Le système capitaliste traverse des crises économiques de plus en plus importantes et ne sème plus que la misère et l’insécurité. Les femmes en sont les plus touchées. Selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT), en 2025, 13 % des femmes dans le monde désirent travailler mais ne sont pas en emploi, contre 8 % pour les hommes.
De manière générale, les femmes sont les premières victimes de l’exploitation capitaliste : dans le secteur privé, en France, pour un temps de travail identique, les femmes gagnent en moyenne 14 % de moins que les hommes en termes de revenu salarial annuel global (données INSEE 2023). Des estimations récentes au niveau mondial indiquent que les femmes gagnent seulement 61 % environ des revenus des hommes quand on considère le travail rémunéré seul (World Inequality Report 2025). Mais les femmes et les petites filles réalisent aussi plus de 75 % du travail de soin et domestique mondial non rémunéré (Oxfam international 2022).
La précarité économique des femmes, aggravée par la crise du capitalisme, les enchaîne davantage à la famille. Cette dernière donne plus de sécurité financière. Elle permet de répartir les coûts au sein d’un même foyer (loyer, alimentation, enfants et personnes âgées à charge…) et procure à ses membres un soutien psychologique non négligeable. Il est donc très difficile pour les femmes de se libérer de leur oppression au sein de la famille.
D’autant plus qu’il n’est pas dans l’intérêt des capitalistes de permettre l’émancipation des femmes. Ils tirent un maximum de profit de la main-d’œuvre féminine sous-payée. L’entrée massive des femmes dans le travail salarié a aussi été utilisée par les capitalistes pour faire pression à la baisse sur les salaires. Là où autrefois un salaire était supposé faire vivre toute une famille, les patrons peuvent aujourd’hui justifier qu’un foyer dispose de deux revenus et ainsi sous-payer chaque individu.
De plus, les capitalistes continuent à se reposer sur le travail gratuit des femmes pour l’essentiel des tâches domestiques : cuisine, ménage, soins aux enfants. Autrement dit, une partie essentielle du travail nécessaire à la reproduction de la main-d’œuvre repose entièrement sur la double exploitation des femmes, au bénéfice direct du grand capital.
Capitalistes et prolétaires
L’intérêt primordial des capitalistes dans l’oppression des femmes est essentiel à comprendre. Car sans cela, il est aisé de penser que ce sont les hommes, en tant que groupe social homogène, qui tireraient bénéfice de cette oppression et seraient donc la raison de sa reproduction. La réalité est bien plus complexe. En dernière analyse, les hommes de la classe ouvrière y perdent bien plus qu’ils n’y gagnent.
Les bas salaires féminins, le chômage, la fermeture de services publics ou les restrictions de droits (comme l’IVG) pénalisent les femmes, mais n’avantagent pas les hommes travailleurs, au contraire. Ce ne sont pas ces derniers qui sont à la tête de la production, ni de l’État capitaliste. Bien que les postes de pouvoir (PDG, ministres, juges, généraux) soient majoritairement occupés par des hommes, les travailleurs, en majorité, n’y ont pas accès. Et quand des femmes occupent ces postes, elles continuent de perpétrer le sexisme, car cela sert leur intérêt de classe, qui dépasse largement leur solidarité dans l’oppression.
De même, on ne peut pas considérer l’exploitation du travail domestique au sein du foyer comme un système qui serait à la fois indépendant et similaire à l’exploitation salariale au sein de l’entreprise, mais au bénéfice des hommes. Le travail domestique n’obéit pas à une logique de recherche incessante de profit. Bien que les hommes aient en général l’avantage d’être soulagés de ces tâches et qu’elles leur permettent d’avoir plus de temps pour le développement de leur vie sociale, cet intérêt reste très limité.
En réalité, ce travail domestique est déjà compris dans le salaire qui est supposé couvrir le minimum vital à la reproduction de la force de travail. Pour s’assurer d’avoir chaque jour, et à chaque génération, des travailleurs prêts à mettre leur force dans la production, les capitalistes s’appuient sur ce « sur-surtravail » domestique des femmes. L’entretien de la force de travail fait partie de leur surexploitation, tout autant que la richesse qu’elles créent directement au sein des entreprises et qui n’est pas davantage rémunérée à sa pleine valeur puisque c’est de toute cette richesse impayée que les capitalistes tirent le profit.
Il est donc faux de considérer tous les hommes comme une classe dominante homogène, ou qu’il existerait « naturellement » un intérêt masculin commun à opprimer toutes les femmes, indépendamment de leur place dans l’économie capitaliste. Là où les capitalistes luttent férocement contre la moindre amélioration des conditions de travail puisqu’elle s’attaque nécessairement à leurs intérêts de classe, les hommes ne perdraient rien à une société qui déchargerait les femmes du travail domestique. Au contraire, ils gagneraient en qualité de vie et de relations (plus de temps pour partager de bons moments, moins de tension au sein du foyer, l’assurance que quoi qu’il arrive ils auront le nécessaire pour vivre, etc.).
Si l’entrée des femmes sur le marché du travail et la hausse de leur salaire peut créer de l’inquiétude et de la résistance chez les hommes du prolétariat, c’est parce que le capitalisme les met en compétition. Tout le monde sait que sous ce système, ce qui est donné à quelqu’un est enlevé à quelqu’un d’autre. Le problème vient donc bien du système économique. Des femmes qui travaillent et gagnent bien leur vie sans répercussions négatives par ailleurs ne feraient sinon qu’avantager l’ensemble des membres d’un foyer.
La classe dominante qui opprime les travailleurs et les travailleuses est la grande bourgeoisie, elle-même constituée d’hommes et de femmes qui la défendront, quitte à réprimer toutes formes de contestations dans le sang.
L’élection de la première femme, Claudia Sheinbaum, à la tête du Mexique en 2024, n’a pas empêché l’État mexicain de faire partie de la tristement célèbre liste des pays avec le plus de féminicides au monde (plus de 850 féminicides enregistrés rien que pour 2024). Les Mexicains comme les Mexicaines continuent de s’exposer à la répression lorsqu’ils et elles vont manifester ; les violences sexistes et sexuelles n’ont pas diminué, ni leur impunité, malgré les promesses de la présidente.
Infrastructure et superstructure
Pour bien comprendre comment fonctionne l’oppression sexiste aujourd’hui, il faut tout d’abord revenir à ce qu’expliquait Marx en 1859, dans sa Contribution à la critique de l’économie politique :
L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base [infrastructure] concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général.
On peut donc définir le mode de production capitaliste comme la base matérielle, ou l’infrastructure économique, de laquelle émerge la superstructure, dont l’une des composantes est l’oppression sexiste. Les changements dans l’infrastructure économique se répercutent nécessairement sur la superstructure à un certain stade.
C’est pourquoi, en définitive, aujourd’hui, le système capitaliste est la clé de voûte de l’oppression des femmes, sous toutes ses formes. Tant que le système capitaliste ne sera pas attaqué à sa racine, la lutte contre le sexisme ne pourra pas se solder par une victoire définitive, c’est-à-dire parvenir à l’émancipation complète des femmes.
La lutte féministe est inséparable de la lutte de la classe ouvrière en général, contre un même système d’exploitation. Elle ne peut connaître d’avancées majeures sans la mobilisation de toute la classe exploitée : les travailleurs comme les travailleuses.
La famille au service des intérêts capitalistes
Parce que le système capitaliste est la base de toute l’organisation sociale et régit donc aussi l’institution familiale et l’idéologie sexiste, il peut se permettre de les remodeler à sa guise, selon ses besoins. Il a par exemple imposé aux femmes le travail et aux enfants la scolarisation.
De manière générale, le capitalisme transforme profondément la société (frontières, urbanisation, industrialisation, guerres…), la famille, en revanche, ne transforme pas l’Histoire : elle s’adapte aux besoins du système.
Le sexisme est produit par le capitalisme, il n’est pas un système parallèle et équivalent. Ainsi, la lutte contre l’oppression des femmes n’est pas non plus une lutte parallèle à celle de la lutte des classes ; elle en dépend.
La famille prolétarienne se trouve continuellement prise entre deux morales : celle, officielle et bourgeoise, de l’idéal imposé, et celle qui surgit de l’expérience réelle de la vie, que l’on condamne hypocritement. D’un côté, on a la famille idéale du type « un papa et une maman », gage d’amour et de sécurité affective pour la vie ; de l’autre, elle est le foyer de l’éducation sexiste, du mépris des femmes, ainsi que de nombreuses violences.
Les femmes particulièrement, se retrouvent contraintes de naviguer entre les injonctions d’un monde rêvé et la dureté de leur réalité quotidienne. La famille est soumise à d’intenses pressions sociales, elle est le dernier sas d’évacuation de la frustration qu’impose la société, elle est refermée sur elle-même et ignorée par la justice bourgeoise qui n’a que faire de ce qui se passe entre les quatre murs du foyer tant que la machine tourne. Elle manque très souvent de ressources et impose une cohabitation presque constante. Dans ce contexte, ce n’est guère étonnant que les violences intrafamiliales soient si importantes.
Globalement, plusieurs estimations suggèrent qu’1 enfant sur 3 à l’échelle mondiale est victime de violences (physiques, sexuelles, émotionnelles ou de négligence) avant l’âge de 18 ans. Ces violences-là n’ont rien d’inné, elles découlent de la situation économique et des pressions sociales énormes qui pèsent sur les parents, auxquels s’ajoutent une idéologie bourgeoise de la rentabilité qui néglige et méprise les enfants.
Les normes sociales jouent aussi un rôle très important dans la famille. Sous le capitalisme, la famille et l’école éduquent les enfants selon le genre perçu : les filles doivent être douces, calmes, attentives et s’occuper des autres. Elles sont poussées vers des métiers liés au soin ou à l’éducation. Les garçons, à l’inverse, doivent être entreprenants, forts, insensibles et assumer un rôle dirigeant de préférence. Ils ont, de manière générale, plus de choix que les filles, et seront poussés vers des postes techniques ou à responsabilité.
Les rôles genrés n’ont pourtant rien de naturel. Au contraire, ils sont construits de toute pièce par la société capitaliste pour opprimer les femmes et les minorités de genre, et ainsi mieux contrôler et diviser les exploités. En éduquant leurs enfants à rentrer dans le rôle social qui leur est attribué, les parents espèrent seulement maximiser leurs chances d’être intégrés dans une société ultra normée. Les oppressions que subissent les personnes homosexuelles sont là pour leur rappeler ce qu’il en coûte de sortir des normes de la famille hétérosexuelle, sans parler de celles subies par les personnes transgenres. Ces violences sont largement alimentées par un véritable battage médiatique qui entretient les peurs et les stigmatisations.
Comment, dès lors, rompre le cycle de la violence et améliorer durablement les conditions de vie des femmes et des personnes LGBTQIA+ ?
Marxisme et féminisme
Réformisme, postmodernisme ou lutte des classes ?
Les féministes libérales y répondront de la manière suivante : c’est en réformant le système que les femmes pourront gagner de nouveaux droits. Bien souvent, pour ces féministes, il s’agit de se satisfaire de la représentation des femmes à des postes de pouvoir ou à des carrières politiques.
On pourra alors se demander : est-ce que le succès de Margaret Thatcher, Angela Merkel ou Theresa May a amélioré la situation de leurs « sœurs » travailleuses ? On ne peut tout simplement pas y répondre par l’affirmative. Si la représentation des femmes de manière générale dans la société peut permettre à ces dernières d’avoir plus d’ambition et de voir au-delà des stéréotypes de genre, cela ne permet pas pour autant de réellement briser le plafond de verre ou de réduire les violences dont elles sont victimes.
En réalité, aucune capitaliste ne partage le moindre intérêt avec les femmes qu’elle exploite. Lorsque Françoise Bettancourt, propriétaire du groupe L’Oréal, devient la première femme du monde à atteindre les 100 milliards de dollars, c’est uniquement grâce à l’exploitation féroce de dizaines de milliers de femmes salariées.
D’une manière générale, les capitalistes adorent présenter aux femmes de la classe exploitée des modèles de femmes bourgeoises, qui partageraient soi-disant leurs intérêts et qu’elles seraient supposées aduler. Les capitalistes américains en particulier se sont fait une spécialité de vendre aux femmes du prolétariat des modèles de multi-millionnaires pseudo-féministes, à la Beyoncé ou Margot Robbie. Mais la réalité est qu’indépendamment de leur bonne volonté, les « femmes d’affaires » ne peuvent faire fortune que sur la misère de leurs « sœurs » moins aisées. Sous le capitalisme il n’existe pas dix mille manières d’obtenir de l’argent et du succès, et aucune ne passe par la défense des intérêts des femmes.
Dans l’idéal de la représentation des femmes, il manque un élément de compréhension crucial : l’ensemble des femmes (ou l’ensemble des hommes), ne forment pas une seule et même classe sociale homogène. Les femmes bourgeoises ne défendent pas les mêmes intérêts que les femmes prolétaires. Ces dernières ne peuvent donc rien en attendre.
C’est la même logique pour la politique des quotas, qui a d’ailleurs tendance à accroître les tensions et les stigmatisations envers les personnes qui en bénéficient.
La représentation seule ne peut pas améliorer durablement la condition des femmes, et continue de semer des illusions sur la nature du système capitaliste. C’est pourquoi, en tant que marxistes, nous ne défendons pas ces politiques.
De la même manière, nous rejetons le courant philosophique postmoderne, qui part du postulat qu’il ne peut y avoir de généralité ou de concepts qui permettent de penser le monde dans sa globalité. Tout comme l’une de ses branches très présente dans les milieux militants : l’intersectionnalité, qui explique que différentes formes d’oppression (comme le sexisme, ou le racisme) peuvent se croiser et se cumuler dans la vie d’une même personne pour prendre des formes particulières à cet entrecroisement. Cette remarque est vraie, mais comme beaucoup d’approches féministes qui ont abandonné le marxisme, ne donne en définitive aucun outil pour la lutte, bien au contraire.
Pour bien comprendre pourquoi le postmodernisme et ses différentes expressions sont inefficaces, il faut revenir à la base de ce courant philosophique. En raison des spécificités propres à chaque individu, le postmodernisme en vient à rejeter l’idée même de groupe. Chaque personne vivrait une réalité singulière, impossible à connaître pleinement de l’extérieur. Dès lors, toute tentative d’établir des principes ou des lois générales serait vaine.
Une telle position relève du relativisme et tend aussi vers une forme de subjectivisme : chaque individu serait seul maître de sa propre réalité, que les autres ne pourraient pleinement comprendre. Chacun aurait donc ses besoins spécifiques, sa lutte particulière, son horizon propre. Chez les intersectionnels, tout individu est d’une manière ou d’une autre à la fois opprimé et oppresseur, sans prendre quel système économique et quelle classe a intérêt à maintenir ces oppressions.
Par conséquent, il deviendrait impossible de rassembler autour d’un programme commun ou d’un objectif partagé, puisque toute expérience serait irréductiblement singulière et que chaque personne aurait des intérêts divergents.
Le fondement du postmodernisme est idéaliste, c’est-à-dire qu’il considère que les idées, les représentations ou les valeurs sont premières — et que le monde matériel, social ou historique dépend d’elles ou en découle.
Le marxisme en revanche est profondément matérialiste : il considère que c’est le monde matériel qui façonne la manière dont on pense. C’est pourquoi, en définitive, les oppressions ne sont que le reflet des besoins du système capitaliste, et que l’on ne peut y toucher sans toucher à l’ensemble du système économique sous-jacent.
À l’inverse, l’objectif du postmodernisme est en quelque sorte de transformer les manières de penser et leurs expressions, plutôt que les conditions qui produisent ces façons de penser. Le postmodernisme va mettre en avant la « déconstruction » de soi, des autres et des concepts. Il ne s’agit plus de s’attaquer aux racines matérielles des oppressions, mais aux formes qu’elles prennent — notamment le langage et, plus largement, les représentations.
Or, il est illusoire de croire que l’on peut débarrasser les individus des travers et des contradictions hérités de la société, tant que le système qui génère et entretient ces oppressions demeure intact. On ne peut pas abolir l’expression du sexisme sans abolir le système qui en a besoin et qui le reproduit.
Dans cette perspective, une telle « stratégie » apparaît profondément inefficace pour combattre le capitalisme et les différentes formes d’oppressions.
Concrètement, cela conduit à une lutte permanente, dirigée contre soi-même et contre les autres — une lutte dure, mais surtout vaine. Parce qu’elle ne peut véritablement aboutir, elle engendre surtout de l’insatisfaction, de la rivalité et du découragement.
On n’est jamais considéré comme « suffisamment déconstruit », et les militants en viennent à passer une grande partie de leur temps à comptabiliser leurs privilèges et leurs oppressions respectives. À partir de ces positionnements, certains s’estiment plus légitimes ou plus crédibles que d’autres, mais sans que cela ne produise de solutions concrètes aux oppressions elles-mêmes. Il n’est donc pas surprenant que beaucoup finissent épuisés, voire brisés, par cette dynamique.
À cela s’ajoute la récupération politique de cette « légitimité » par des bureaucrates qui ne font que défendre leurs propres intérêts et ceux de la classe dominante. Ainsi, pendant les présidentielles américaines de 2016, Hillary Clinton a appelé à voter pour elle, car… Elle est une femme ! Elle s’est donc appuyée sur cette « légitimité » là pour gagner face à Bernie Sanders au sein du parti démocrate, dont la politique était en réalité bien plus favorable aux femmes.
Les idées postmodernes, mêmes lorsqu’elles sont portées par des militants et des militantes vraiment sincères, conduisent à prendre des positions incohérentes voire réactionnaires. Par exemple, en propageant l’idée que les luttes à mener en Occident et dans les pays sous le joug de l’impérialisme seraient fondamentalement différentes. On peut penser à Ouria Bouteljah, figure du mouvement décolonial, qui écrit que les luttes LGBT « occidentales » ne sont pas adaptées aux pays du monde arabe et africain, voire même aux quartiers populaires, et qu’elles font partie d’un « impérialisme blanc ».
D’une manière générale, le postmodernisme tend à diviser sur toutes les lignes possibles en dehors d’une ligne de classe, à hiérarchiser les oppressions tout en dénonçant cette pratique, à opposer les exploités entre eux, à créer des tabous sur des sujets comme la critique des religions ou la construction de l’identité.
Dans les organisations aussi, le postmodernisme a des effets dévastateurs. Nombreux sont les militants et les militantes qui fuient les milieux postmodernes à cause de leur toxicité. Dans ces derniers, le travail des militants est plus souvent basé sur l’apprentissage et le respect d’un ensemble de règles sociales difficiles à suivre, plutôt que sur le travail politique à proprement parler. Puisque ces dernières sont presque impossibles à respecter dans leur intégralité, les militants et les militantes incapables de suivre les règles du milieu finissent souvent harcelés ou brisés psychologiquement.
Autre exemple concret, sous prétexte de vouloir aider les personnes prostituées, de nombreux militants intersectionnels défendent la légalisation de la prostitution et demandent à ce qu’elle soit considérée comme « un travail comme un autre ». Ces derniers affirment que cela permettrait de mieux protéger les personnes prostituées : sécurité de l’emploi, droits sociaux, paiement d’impôts, possibilité de dénoncer les violences, et distinction claire entre « travail du sexe » et traite humaine.
En réalité, cela a plus pour effet de participer à la normalisation de l’exploitation sexuelle du corps des femmes, et à pousser les militantes à soutenir des lois dont on n’a jamais observé d’effets clairement positifs pour les personnes prostituées, mais qui ont été pensées pour faciliter l’action des proxénètes.
Une étude comparant les données issues de 150 pays différents montre qu’en moyenne le marché de la prostitution s’étend fortement avec la légalisation, et que le trafic d’êtres humains augmente en parallèle (Seo-Young Cho, 2013). Ces tendances sont corroborées par d’autres études (Di Nicola, 2005 ; Danailova-Trainor & Belser, 2006). La légalisation sert davantage à blanchir le trafic humain qu’à améliorer les conditions de vie des prostituées ou à faciliter leur sortie de la prostitution.
La traite humaine étant l’une des activités criminelles les plus lucratives au monde (environ 100 milliards de dollars par an pour l’exploitation sexuelle), les États n’ont pas d’intérêt à la combattre réellement. L’État n’est qu’un instrument au service de la classe capitaliste, il est incapable de s’opposer à une activité aussi profitable, d’autant plus que la bourgeoisie, comme nous l’a rappelé l’affaire Epstein, y est directement impliquée.
La prostitution est une conséquence directe du système capitaliste : elle ne relève pas d’un choix libre, mais d’une contrainte économique. Les crises, la pauvreté, les violences sexistes et la précarité frappent d’abord les femmes et les poussent vers la prostitution.
La sincérité de beaucoup de militants pro-prostitution ne suffit pas à améliorer réellement le sort des prostituées. La lutte contre la prostitution ne peut pas reposer sur des lois morales ou répressives, mais ne peut pas non plus espérer une issue par son institutionnalisation. Elle doit s’attaquer à ses racines profondes. Nous devons défendre des revendications sociales qui assurent une vie digne à tout le monde, pour supprimer la nécessité d’aller chercher de l’argent par les pires moyens, et aussi des mesures qui aident directement comme les parcours de sortie, la lutte contre la répression, la lutte contre le trafic, contre le sexisme, etc.
Pour une lutte de classe contre les oppressions
Au bout du compte, c’est toujours à la bourgeoisie que profitent les violences faites aux femmes. Et c’est dans cette lutte entre les deux classes antagonistes que se joue l’abolition des oppressions. Une lutte qui est de plus en plus intense avec la crise économique globale du système capitaliste.
La libération des femmes est inséparable d’une transformation globale de l’économie par les travailleurs. Les femmes constituent une grande partie de la classe ouvrière. Aucune révolution socialiste digne de ce nom ne peut les exclure du processus révolutionnaire, ni maintenir leur oppression une fois la classe ouvrière au pouvoir.
Cela ne signifie pas que les préjugés disparaîtront immédiatement après une révolution, mais que la suppression de la base matérielle de l’oppression permettra son déclin progressif.
Mais la lutte contre l’oppression des femmes n’attend pas le lancement de la révolution socialiste. À l’heure actuelle, en tant que militants et militantes marxistes, nous devons combattre les discriminations institutionnelles – par les employeurs, par l’État – mais aussi les préjugés sexistes parmi les travailleurs qui entravent l’unité de la classe ouvrière. Nous devons défendre dès maintenant toutes les réformes progressistes pour les femmes et donc pour la lutte des classes.
De même, historiquement, les femmes ont gagné plus de droits au travers de la lutte des classes. Les avancées les plus importantes sont liées aux mouvements révolutionnaires.
La bourgeoisie aime présenter la lutte pour l’émancipation des femmes comme un mouvement pour une réforme des droits civiques, indépendant de la lutte des classes, où les femmes partageraient des intérêts et un objectif commun.
Dans la réalité, c’est tout le contraire. La lutte pour l’émancipation des femmes a toujours été liée à la Révolution, mais elle s’est aussi rapidement scindée sur une ligne de classe, avec d’un côté la lutte des femmes bourgeoises pour l’égalité dans le partage des fruits de l’exploitation, et de l’autre celles des femmes prolétaires, qui partagent les intérêts de classe et le sort de leurs familles et de leurs maris.
Lorsque les femmes commencent à rentrer dans l’arène de la lutte des classes, autour du XVIIe et XVIIIe siècle, ces divisions sont encore à peine visibles. Mais à partir de la Révolution Française, on voit déjà apparaître deux courants distincts.
Les femmes et la lutte des classes
La Révolution Française
Dès les émeutes de juillet 1789, les femmes jouent un rôle décisif. À l’époque, la majorité des femmes étaient exclues de toute forme d’activité politique. Il en allait de même pour la totalité des classes laborieuses, soit l’extrême majorité de la population en dehors de la bourgeoisie et de la noblesse.
Les seules exceptions étaient les femmes de la bourgeoisie, qui pouvaient participer aux clubs comme ceux des Girondins ou des Jacobins, qui portaient les idées de la bourgeoisie révolutionnaire. Pourtant, lorsque la Révolution éclate, ce ne sont pas les femmes de cette classe qui sont à l’avant-garde, mais la masse des femmes exploitées, entraînant leurs maris derrière elles.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette brusque irruption des femmes les plus modestes dans l’arène politique. Leur poids économique était loin d’être anodin, le prolétariat féminin représentait alors 90 % de la main d’œuvre dans le tissage, qui était le plus gros secteur industriel de France. Les revendications des femmes reflétaient cet état de fait. Elles demandaient l’accès au travail, à pouvoir « gagner honnêtement leur vie ». Dans l’une des pétitions de l’époque, on peut lire « Si nous cherchons du travail, ce n’est pas pour nous libérer des hommes, mais pour nous bâtir une existence propre dans un cadre modeste ».
Elles demandaient également le libre accès à l’ensemble des professions artisanales, pour pouvoir échapper à la pauvreté et à la prostitution. Aussi, puisqu’elles étaient cantonnées à la gestion du foyer, elles étaient les premières frappées par la crise, conscientes qu’il devenait impossible de répondre aux besoins les plus élémentaires de leurs familles.
Leurs revendications étaient avant tout économiques. Puisque la violence quotidienne qu’elles subissaient était surtout la misère économique, c’est à cette dernière qu’elles s’attaquaient en priorité. En face de ça, les questions de droit de vote et d’égalité devant le droit passaient pour des idées abstraites.
Dans la lutte révolutionnaire, les femmes des classes exploitées étaient alors souvent bien plus déterminées que leurs maris. Dans son livre sur La Grande Révolution Française, l’anarchiste Kropotkine rend compte de ce rôle dirigeant des femmes dans les premières heures de la Révolution :
C’était le peuple – surtout les femmes – qui agissait. Quant aux membres du parlement, le peuple eut peine à les trouver. Ils s’étaient cachés, et ils écrivaient à Paris que le soulèvement s’était fait contre leur volonté. Et quand le peuple les eut sous la main, ils les tint prisonniers, puisque leur présence donnait une apparence de légalité au soulèvement. Les femmes montaient la garde autour de ces parlementaires arrêtés, ne voulant même pas les confier aux hommes, de peur qu’ils ne fussent relâchés.
Les descriptions de l’époque montrent que les femmes étaient nombreuses dans les émeutes et dans la prise de la Bastille. Les classes dominantes, bourgeoisie comprise, étaient horrifiées par le spectacle des masses « en haillons » et de leurs armes de fortunes, des femmes du peuple armées de piques ou de tout ce qu’elles avaient pu trouver pour combattre.
Les femmes des classes exploitées jouèrent un rôle encore plus décisif lorsqu’il s’agissait de stopper la contre-révolution. Le 5 et 6 octobre 1789, les femmes vont marcher sur Versailles, entraînant l’ensemble des masses populaires avec elles. Alors que la bourgeoisie tergiverse, et pour une bonne partie prépare le retour de la monarchie, elles envahissent le palais, emmènent le roi à Paris et le font prisonnier du peuple, mettant fin au complot de la contre-révolution.
En face, les femmes de la bourgeoisie sont tout aussi horrifiées que leurs maris par le défilé des femmes du peuple en armes. Olympe de Gouges, qui a écrit la fameuse Déclaration des droits des femmes et de la citoyenne, émet plusieurs revendications radicales pour l’époque. Mais dès que les femmes du peuple envahissent les rues, elle dénonce les « infâmes brigands » et pleure le triste sort de la reine arrachée à son lit. Elle dénonce très justement l’hypocrisie de ceux qui proclament l’Égalité en droit mais refusent de reconnaître les femmes comme leurs égales. Mais sur le reste des questions politiques, elle sait que ses intérêts de classe sont les mêmes que ceux des bourgeois masculins. Elle parle de « raffermir le roi sur son trône » et ne remet jamais en question l’ordre bourgeois.
Plus tard, la Révolution russe connaîtra une situation quasi-identique. Ici aussi les femmes jouèrent le rôle d’avant-garde de la Révolution. Cette dernière débute le 8 mars, lors des manifestations pour la Journée Internationale des Femmes Travailleuses. Une fois encore, avec en tête le mot d’ordre « Du pain et la paix ! », les femmes vont chercher les ouvriers sur leur lieu de travail. Des dizaines de milliers d’ouvriers répondent à l’appel, et une par une, elles mettent les usines en grève.
Face à cela, aucune solidarité féminine n’émerge du côté de la bourgeoisie. Elle ne voit que le danger que représente un tel mouvement révolutionnaire pour ses intérêts de classe. La bourgeoisie, hommes et femmes unis, va s’appuyer sur les forces les plus réactionnaires pour contrer le mouvement ouvrier, y compris sur ceux qui défendent la plus brutale oppression des femmes comme l’Église ou le Tsar.
Les suffragettes et le mouvement ouvrier
Par la suite, les progrès dans la condition des femmes ne seront plus jamais liés à la lutte des femmes bourgeoises contre leurs maris, mais le résultat de la pression qu’exercent la grande masse des femmes et le mouvement ouvrier sur la bourgeoisie.
À partir du XIXe siècle, les capitalistes ont de plus en plus recours au travail des femmes et des enfants, qui représentent pour eux une main d’œuvre moins chère et facilement exploitable. Le mouvement ouvrier sera le premier à dénoncer cette exploitation et à lutter pour l’amélioration de leur condition. La réduction du temps de travail des femmes figurait parmi les premières revendications des partis ouvriers de l’époque.
Le grand public entend rarement parler des luttes de ces femmes ouvrières, et bien plus des Suffragettes britanniques et de leur lutte pour le droit de vote. Ces dernières, tout en défiant courageusement l’ordre patriarcal, revendiquaient un droit de vote limité aux femmes propriétaires. Cela ne les empêcha pas de subir une répression brutale, des tabassages et de multiples arrestations.
Les Suffragettes étaient un mouvement des femmes de la petite-bourgeoisie. Leurs forces étaient à elles seules insuffisantes pour faire plier la classe dirigeante. En conséquence, elles durent se tourner vers les femmes de la classe ouvrière.
La Grande-Bretagne connaissait alors une montée en puissance du mouvement ouvrier, avec des grèves massives chez les dockers et dans les transports. Dans de nombreuses usines, les femmes se comptaient par milliers, voire dizaines de milliers. Elles vont aussi mener plusieurs luttes victorieuses contre l’exploitation inhumaine qu’elles subissaient, comme la grève des fabriquantes d’allumettes de Londres en 1888, où 1800 ouvrières ont forcé les capitalistes à accepter plusieurs revendications, et ont formé un des premiers syndicats de femmes ouvrières.
Une fraction du mouvement des suffragettes va comprendre la force économique qui réside chez ces femmes travailleuses, qui contrairement aux femmes de la petite-bourgeoisie, peuvent faire grève et disposent d’un poids économique important.
C’est le cas de Sylvia Pankhurst, qui mena un travail de propagande vers les usines, et qui rencontra d’importants succès. Notamment en août 1911, où 14 000 ouvrières marchent sur Londres pour réclamer de meilleures conditions de travail, des augmentations de salaires et le droit de vote.
Les suffragettes vont alors se diviser sur différentes lignes de classe, avec d’un côté la tendance petite-bourgeoise historique, dirigée par Emmeline et Christabelle Pankhurst, de l’autre, la tendance de Sylvia Pankhurst, qui s’oriente vers la classe ouvrière et le socialisme.
La tendance petite-bourgeoise se méfie des femmes des masses ouvrières. Elle insiste sur la nécessité d’un mouvement indépendant des femmes, sur le fait que le mouvement est celui de la « lutte des femmes contre les hommes ». Certaines vont même proposer l’exclusion des femmes qui militent dans des partis ouvriers aux côtés des hommes.
Inévitablement, la tendance rassemblant les suffragettes de droite et anti-socialistes finit par se rallier au conservatisme et aux politiques réactionnaires. En 1914, la tendance d’Emmeline Pankhurst n’avait plus rien d’héroïque, prenant un tournant chauvin et adoptant le slogan « Roi, Patrie, Liberté ».
A l’inverse, les suffragettes qui s’étaient ralliées au mouvement ouvrier s’opposèrent à la Première Guerre mondiale. Contrairement à la tendance petite-bourgeoise, elles refusent l’union sacrée et continuent à lutter contre le gouvernement. Au cœur de la guerre, et malgré la répression, elles organisent une campagne pour forcer les capitalistes à payer à salaire équivalent les femmes remplaçant dans les usines leurs maris partis au front. Sylvia Pankhurst, quant à elle, rejoint les rangs du socialisme, d’abord au Labor Party, dans la Deuxième Internationale, puis au Parti Communiste de Grande-Bretagne, avec lequel elle rompra dans les années 20.
En 1918, les femmes britanniques de plus de 30 ans finissent par obtenir le droit de vote. Communément, on présente cette victoire comme le résultat à posteriori de la lutte des suffragettes. En réalité, les suffragettes ont été vaincues précisément parce que la majorité de leur direction était terrifiée à l’idée d’en appeler à la classe ouvrière. Le droit de vote n’était pas non plus une récompense pour le ralliement d’Emmeline Pankhurst en 1914 « au roi et à la patrie ». C’était le résultat de l’ensemble des pressions du mouvement ouvrier sur le capitalisme britannique, de l’entrée massive des femmes dans les usines pendant la guerre, et de l’effervescence révolutionnaire liée à la révolution russe qui ont forcé la classe dominante à faire des concessions. Comme toujours, la bourgeoisie ne cède jamais parce qu’elle est convaincue moralement, mais seulement pour calmer les masses et éviter de perdre le pouvoir.
D’une manière générale, les femmes révolutionnaires du mouvement ouvrier ont toujours lutté pour une politique de classe indépendante sur la question. En Allemagne, la dirigeante communiste Clara Zetkin a dénoncé plusieurs fois l’hypocrisie des organisations féministes petites-bourgeoises. Par exemple, lors des élections de 1903, où l’Union des femmes radicales appela à voter pour un candidat bourgeois qui défendait le droit de vote des femmes propriétaires, contre le candidat du Parti Social-Démocrate, qui, comme elle le rappelait, luttait pour l’émancipation complète des femmes.
C’est dans le même objectif de lutter contre les directions bourgeoises que Zetkin et des femmes socialistes de plusieurs pays organisèrent en 1910 une conférence internationale, qui décida d’instaurer une « Journée Internationale des Femmes Travailleuses », sous le slogan « Le vote des femmes nous donnera de la force dans la lutte pour le socialisme ». En 1917 en Russie, cette journée tomba un 8 mars, et marqua le début de la Révolution. Depuis, la bourgeoisie a effacé l’histoire de cette journée pour en faire une « Journée mondiale des droits des femmes », ou même simplement une « Journée mondiale des femmes ». Comme la classe ouvrière a intérêt à ce que la lutte pour l’émancipation de la grande majorité des femmes ait à sa tête une direction ouvrière indépendante, la bourgeoisie a intérêt à effacer son contenu de classe, à faire en sorte que la lutte des femmes se mène selon ses propres règles et soit dirigée par des organisations bourgeoises et petite-bourgeoises.
Après la Révolution russe
La Révolution Russe fut un des éléments majeurs qui força les gouvernements capitalistes à concéder les droits qu’ils refusaient jusqu’ici aux femmes. Dans un pays semi-féodal, avec une économie arriérée et une paysannerie écrasante, le régime des soviets ouvrit une nouvelle page de l’histoire de l’émancipation des femmes.
Premier pays à donner le droit de vote aux femmes sans distinction de classe et de revenus, premier pays à compter une femme (Alexandre Kollontaï, commissaire du peuple) dans son gouvernement, premier pays à instaurer le salaire égal, le divorce accessible à tous et le droit à l’avortement. Tels furent les résultats immédiats de la prise de pouvoir de la classe ouvrière. Dans la France capitaliste, aux moyens économiques bien plus importants, les femmes durent attendre encore 55 ans pour pouvoir avorter légalement et 28 ans avant le droit de vote.
En 1917, les bases matérielles du sexisme existent toujours, en particulier dans un pays aussi pauvre que la Russie. Pourtant, quelques années après la Révolution, on voit déjà d’importants changements dans la place des femmes dans la société, dans les rapports hommes-femmes, dans les sentiments amoureux et dans la morale.
A ce propos, Alexandra Kollontaï écrit :
À l’heure actuelle déjà on remarque du nouveau dans ces conceptions de la vie et de la société, du travail, de l’art et des « règles de la vie » (c’est-à-dire de la morale). Les rapports des sexes sont une partie importante des règles de la vie. La révolution sur le front idéologique parachève le bouleversement accompli dans la pensée humaine grâce à l’existence depuis cinq ans de la république des travailleurs.
Dans le momentum de la Révolution, les masses commencent déjà à transformer les règles de la vie, à s’attaquer aux différentes formes d’oppression de la société de classe. Malheureusement, l’élan ne peut se poursuivre que si les conditions matérielles sont réunies pour changer la vie et la conscience des grandes masses de la population.
En Russie, les conditions économiques sont restées trop mauvaises trop longtemps. La guerre a rendu le pays exsangue, et de nombreux révolutionnaires sont morts pour défendre la révolution. La classe ouvrière est diminuée, et toutes les couches de la société sont épuisées par les années de sacrifices imposées par le siège et les interventions militaires des Occidentaux. Les mouvements révolutionnaires échouent en Europe, isolant la jeune république socialiste de Russie.
Toutes ces conditions constitueront le terreau pour un retour aux vieilles habitudes, et pour la victoire du stalinisme. Marx et Engels écrivaient que lorsque les conditions de la société bourgeoise persistent, lorsque chacun se bat pour sa survie et que la lutte des uns contre les autres perdure, alors le socialisme ne peut pas vaincre et tout « le vieux fatras » s’impose à nouveau. C’est ce qui s’est passé en Russie, et particulièrement sur la question de l’émancipation des femmes.
Si l’élan révolutionnaire avait changé énormément de choses pour la condition des femmes, la stagnation et la montée du stalinisme vont complètement inverser cette dynamique. La bureaucratie stalinienne va revenir sur la majorité des avancées de la révolution russe. On vit un retour de la morale conservatrice, de la religion de l’ordre familial patriarcal et du rôle des femmes dans l’entretien du foyer. La prostitution, qui avait presque disparue sous les bolchéviques, se développa à nouveau. Puisque leur rôle dans la société était redevenu fondamentalement le même que dans la société capitaliste, la majorité des femmes continuèrent à subir le sexisme et la violence de leurs maris.
Si les femmes étaient nombreuses parmi les propagandistes du parti bolchévique et qu’elles étaient présentes, bien que minoritaires, au gouvernement et dans les instances du parti, leur rôle dans les milieux dirigeants staliniens avait dégénéré au point de copier la structure des riches familles bourgeoises. La femme dirigeante révolutionnaire n’existait plus, remplacée par la femme du bureaucrate ou de l’apparatchik, dont les vêtements de fourrure étaient autant de signes de l’influence de leurs maris que la villa ou la voiture de luxe. Comme chez les anciennes classes dominantes, la femme redevenait à la fois un soutien moral et une possession parmi d’autres.
Pourtant, même dans des conditions aussi délétères, la situation des femmes dans les économies planifiées d’Europe de l’Est étaient bien différentes de celles des femmes occidentales. En Allemagne de l’Est, où la répression politique du prolétariat était parmi les plus féroces, l’État investissait massivement dans l’assistance aux mères isolées. Il fit construire des logements dans les universités spécialement destinés à accueillir les étudiantes ayant à leur charge un nourrisson. L’État subventionnait aussi le logement, et versait des aides pour l’achat de vêtements pour enfants, de denrées alimentaires de base et pour les autres dépenses liées à l’éducation. En même temps, il assurait l’accès à des crèches aux femmes qui en avaient besoin. En 1989, on comptait environ 34 % de naissances hors mariage en Allemagne de l’Est, contre 10 % en Allemagne de l’Ouest.
En parallèle en Allemagne de l’Ouest, jusqu’en 1957, une femme n’avait le droit de travailler en dehors de son foyer qu’avec la permission de son mari. Jusqu’en 1977, sur le plan légal, les femmes ne pouvaient travailler que si cela n’interférait pas avec leurs responsabilités domestiques. A côté de ça, elles faisaient face à une absence totale de garderies publiques. A l’inverse des pays de l’Est, où l’économie planifiée comportait au moins une socialisation partielle des tâches domestiques, avec mise en place de crèches, de laveries et de cantines publiques, en plus de congés maternité et d’assurance de la possibilité de retrouver un emploi.
Les statistiques officielles de l’Organisation internationale du travail (OIT) révèlent de manière marquante le gouffre qui s’est creusé entre les économies socialistes et libérales en matière d’emploi des femmes. En 1950, les femmes représentaient 52 % de la population active en Union soviétique, contre 28 % en Amérique du Nord et 30 % en Europe de l’Ouest. En 1975, proclamée « Année internationale de la femme » par les Nations Unies, les femmes représentaient 50 % de la population active soviétique, contre 37 % en Amérique du Nord et 33 % en Europe de l’Ouest. Selon l’OIT :
les données sur la participation féminine à l’activité économique en URSS et dans les pays socialistes d’Europe montrent que les hommes et les femmes jouissent de droits égaux dans tous les domaines de la vie économique, politique et sociale. L’exercice de ces droits est garanti par des opportunités égales dans l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle et au travail.
Ces chiffres montrent que malgré que l’URSS était encore très loin de l’émancipation des femmes ou de l’humanité en général, l’économie planifiée à elle seule a permis des avancées spectaculaires. Cela donne une idée infime de ce qui serait possible dans une économie socialiste planifiée avec les moyens gigantesques de la production moderne. Les capacités productives actuelles, dirigées par une planification démocratique et rationnelle de l’économie, seraient à même de poser les conditions matérielles de l’émancipation économique et de la participation politique des femmes en réduisant drastiquement le temps de travail et en socialisant les tâches domestiques.
Le programme communiste
On l’a vu : ce qui maintient aujourd’hui les femmes et toutes les personnes qui sortent des normes de genre dans l’oppression, c’est la misère et la compétition que crée artificiellement le capitalisme et sa recherche de profit. Tant que la société capitaliste perdurera, les dominations trouveront un terrain fertile.
La tâche centrale des communistes est donc d’attaquer les racines matérielles de ces oppressions. Comme l’ont fait les bolchéviques après la révolution russe, il s’agit de transformer la base économique de la société.
D’abord, garantir à toutes et tous des conditions de vie dignes. Rien ne peut se construire sur la faim, l’angoisse du lendemain ou la peur de perdre son toit. Il faut assurer, sans condition, l’accès au logement, à un travail correctement rémunéré — dans un premier temps, car le communisme vise à dépasser le salariat lui-même — à l’alimentation et aux soins. Or, malgré l’immense richesse qu’il produit, le capitalisme est incapable d’offrir ces droits élémentaires à l’ensemble de la population.
En garantissant ces bases matérielles, on supprime une contrainte fondamentale : celle qui pousse tant de femmes à rester sous la domination d’un homme par peur de se retrouver sans ressources, parfois avec des enfants à charge. Qu’il s’agisse de quitter un conjoint violent ou simplement du désir de vivre seule, l’indépendance matérielle devient réelle. Il en va de même pour la prostitution : l’histoire montre que les crises et le chômage accroissent le nombre de femmes contraintes de vendre l’accès à leur corps. En assurant à chacune et chacun de quoi vivre dignement, on fait disparaître les raisons économiques de cette exploitation. Le socialisme met fin à la dépendance financière qui contraint à se soumettre, dans le couple comme ailleurs, aux désirs et aux violences masculines.
Cela suppose aussi la liberté de circulation et d’installation : toute personne vivant sur un territoire doit disposer des mêmes droits, sans condition. Sans cela, la précarité liée à la migration continuerait d’être un levier d’exploitation.
Sur le travail, soyons clairs : avec les forces productives actuelles, renforcées par une planification démocratique de l’économie, la productivité et l’automatisation permettraient de réduire drastiquement le temps de travail nécessaire. En supprimant les emplois purement parasitaires, — ceux qui existent uniquement pour organiser la concurrence, la spéculation ou la manipulation marchande — nous pourrions partager le travail utile entre toutes et tous. Résultat : des horaires allégés, consacrés aux besoins réels de la société. Le temps libéré servirait ainsi aux loisirs, aux relations humaines, mais surtout à la participation politique et intellectuelle. Une société socialiste ne peut fonctionner que si la population prend part à sa gestion ; cela exige du temps et de l’énergie.
Or, tant que les femmes portent l’essentiel des tâches domestiques, cette participation pleine et entière est impossible. On ne peut pas prétendre construire une démocratie réelle en laissant la moitié de la population enfermée dans le foyer.
La deuxième tâche essentielle est donc la socialisation des tâches domestiques. Le ménage, la cuisine, l’éducation des enfants, le soin aux personnes âgées ou dépendantes, ne doivent plus reposer sur les épaules des femmes au sein de la cellule familiale. Ces fonctions doivent être prises en charge collectivement, via un vaste réseau de services publics gratuits et de qualité : services de ménage, laveries, crèches, centres de loisirs, maisons de retraite, cantines… Non pas des structures dégradées comme on en connaît sous le capitalisme, mais des services dotés des moyens nécessaires, avec du personnel formé, respecté et en nombre suffisant. Il ne s’agit pas d’interdire à quiconque de cuisiner chez soi ou de s’occuper de son intérieur, mais de faire en sorte que ce ne soit plus une obligation imposée par la nécessité.
Sous le socialisme, le soin aux enfants changera également du tout au tout. Sous le capitalisme, la cellule familiale est indispensable pour amortir la violence sociale ; mais elle y enferme aussi les femmes et les exploite. Dans une société socialiste, la communauté tout entière prend soin de ses membres selon leurs besoins – et en contrepartie, chacun contribue selon ses capacités.
Le sort des enfants ne devrait pas dépendre du hasard de leur naissance. La société doit garantir leur sécurité, leur éducation et leur développement dans les meilleures conditions possibles, en s’appuyant sur des professionnels formés et des structures adaptées. De plus, avec un temps de travail réduit, sans angoisse financière ni surcharge domestique, les parents auraient davantage de temps et de disponibilité pour tisser des liens forts et sécurisants avec leurs enfants.
Il s’agit aussi de rompre avec l’idée que l’affection et la solidarité doivent se limiter au cercle restreint de la famille. Une société émancipée développe une responsabilité collective envers tous les enfants, envers toutes les personnes vulnérables.
L’éclatement de la cellule familiale comme unité économique fait également sauter l’obligation implicite de former un couple conforme aux normes dominantes. Plus besoin de rester en couple par crainte de l’isolement ou du manque matériel. Les espaces de sociabilité, les loisirs, les soins — y compris psychologiques — seraient accessibles à toutes et tous. L’estime de soi et le besoin d’affection ne reposeraient plus sur un unique partenaire. Chacun pourrait choisir librement sa manière de vivre : en couple exclusif, en colocation, en communauté, seul, avec des amis, avec plusieurs partenaires consentants, dans des relations de même sexe ou de sexe opposé… Les seules limites seraient le respect mutuel et les possibilités matérielles. Les unions ne dépendraient plus de la nécessité économique, mais du désir et de l’amour sincère.
Comme l’écrivait Alexandra Kollontai en 1923, dans Place à l’Eros ailé !, une lettre aux jeunes communistes russes à propos de l’amour sous le socialisme :
L’hypocrite morale de la culture bourgeoise arrachait impitoyablement des plumes aux ailes à couleurs chatoyantes de l’Éros en l’obligeant à ne visiter que le « couple légalement marié ». En dehors du mariage, il n’y avait pour l’idéologie bourgeoise que l’Éros sans ailes, l’Éros déplumé – l’attraction passagère des sexes sous forme des caresses achetées (la prostitution) ou volées (l’adultère). Au contraire, la morale de la classe ouvrière rejette nettement la forme extérieure qui préside aux relations d’amour entre les sexes. Pour les tâches de classe du prolétariat il est complètement indifférent que l’amour prenne la forme d’une union durable ou qu’il trouve son expression sous forme de liaison passagère. L’idéologie de la classe ouvrière ne fixe point de limites formelles à l’amour.
De manière générale, la nouvelle société n’a même plus d’intérêt à forcer les personnes à entrer dans des normes sociales bien délimitées. Celles-ci ne sont plus liées aux intérêts des capitalistes, et disparaissent avec eux. L’expression personnelle n’aura donc plus de limites, et pourra s’exprimer pleinement, sous des formes jamais vues.
Comme l’exprime Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État :
Ce que nous pouvons conjecturer aujourd’hui de la manière dont s’ordonneront les rapports sexuels après l’imminent coup de balai à la production capitaliste est surtout de caractère négatif, et se borne principalement à ce qui disparaîtra. Mais quels éléments nouveaux viendront s’y agréger ? Cela se décidera quand aura grandi une génération nouvelle : une génération d’hommes qui, jamais de leur vie, n’auront été à même d’acheter par de l’argent ou par d’autres moyens de puissance sociale l’abandon d’une femme ; une génération de femmes qui jamais n’auront été à même de se donner à un homme pour quelque autre motif que l’amour véritable, ou de se refuser à celui qu’elles aiment par crainte des suites économiques de cet abandon. Quand ces gens-là existeront, du diable s’ils se soucieront de ce qu’on pense aujourd’hui qu’ils devraient faire ; ils se forgeront à eux-mêmes leur propre pratique et créeront l’opinion publique adéquate selon laquelle ils jugeront le comportement de chacun – un point, c’est tout.
Reste la question des préjugés, du virilisme et des violences. Il est indéniable que les préjugés peuvent être profondément enracinés dans les esprits et qu’il semble parfois difficile de les faire disparaître. Pourtant, les mentalités ne sont pas figées. Elles sont façonnées par les conditions sociales, par les bouleversements historiques et par le jugement collectif. Les périodes de rupture, notamment les luttes révolutionnaires, provoquent des transformations profondes. Prendre part à un combat commun, découvrir la solidarité de classe, comprendre que les préjugés servent les intérêts des dominants, tout cela ébranle les idées reçues. Il est toujours plus facile de nourrir des préjugés à l’égard de personnes que l’on ne connaît pas réellement. La lutte derrière un programme commun, au contraire, crée des liens concrets et bien plus forts entre les personnes, au-delà des préjugés.
Par la suite, toute la superstructure de la société socialiste est radicalement transformée. La nouvelle société n’a plus d’intérêt matériel à valoriser la misogynie ni les LGBTphobies — d’autant plus que les femmes participent pleinement à la vie démocratique et culturelle — les vieux discours perdent alors leur légitimité sociale. Si les violences ne bénéficient plus d’impunité, si la communauté tout entière, composée à moitié de femmes, décide des conséquences, le climat change radicalement. Enfin, le temps et les générations feront leur œuvre. On a vu que même sous le capitalisme, les mentalités peuvent évoluer rapidement selon les besoins économiques. Le travail des femmes en est un bon exemple. Sous le socialisme, la transformation des mentalités sera bien plus profonde, étant donné que le monde aura littéralement changé de base.
Quant au financement des mesures socialistes, il nous faut prendre conscience d’une réalité : nous vivons déjà dans une société d’une richesse immense. Nous produisons bien plus que ce qui serait nécessaire pour satisfaire les besoins de toutes et tous en nourriture, vêtements, logements… Mais une part colossale de cette richesse est accaparée sous forme de profit par une minorité de capitalistes. Quelques grands groupes et actionnaires accumulent des centaines de milliards d’euros non pas pour répondre aux besoins sociaux, mais pour maintenir leur domination, spéculer, ou laisser dormir ces capitaux. Chaque année, des fortunes se constituent pendant que les services publics manquent de moyens, que les salaires stagnent et que les infrastructures se dégradent. Ce n’est pas une fatalité économique. C’est un choix politique. Les moyens existent ; ce qui manque, c’est le contrôle collectif de cette richesse et son orientation vers l’intérêt général.
La condition première de l’émancipation des femmes et des personnes LGBTQIA+ est donc le renversement du capitalisme. Tant que la production sera guidée par le profit et non par les besoins, les oppressions trouveront un appui matériel.
Alors oui, ce programme implique un bouleversement profond de la société. Mais si nous voulons en finir durablement avec la violence, le mépris et l’exploitation, il n’y a pas d’autre voie que l’organisation collective et la lutte. Nous avons besoin de toutes celles et tous ceux qui refusent ce système, de toutes les femmes qui ne supportent plus le patriarcat, de toutes les personnes qui veulent vivre libres. C’est ensemble, organisés, que nous pourrons abattre le capitalisme et construire une société réellement émancipatrice.
